
Abréaction en EMDR : que se passe-t-il quand l’émotion déborde, et que fait le praticien ?
Par Sarah Rattana
TEMPS DE LECTURE : 9 minutes
💡 En bref : une abréaction est une décharge émotionnelle intense pendant le retraitement EMDR : sanglots, tremblements, chaleur, colère qui sort. Tant que la personne reste présente et suit les stimulations, c’est souvent le signe que le souvenir se traite, et le praticien l’accompagne sans l’interrompre. En cas de perte de présence, de dissociation ou de signal STOP, il ralentit ou arrête. La décision se prend en trois temps : continuer, ralentir, arrêter.
La première abréaction que voit un stagiaire, c’est souvent celle de son binôme, au deuxième jour du niveau 1. Quelqu’un qui sanglote, des épaules qui tremblent, et le stagiaire qui lâche tout, prêt à arrêter pour consoler. C’est un réflexe humain, et c’est souvent le mauvais moment. Je ne dis pas qu’il faut rester de marbre. Je dis qu’il faut savoir lire ce qui se passe. Voici ce que nous enseignons, et pourquoi.
Qu’est-ce qu’une abréaction en EMDR ?
Une abréaction est la réactivation d’un souvenir avec une libération forte de l’émotion qui y était attachée. Notre manuel EMDR niveau 1 la définit comme une « réactivation de souvenirs traumatiques accompagnée d’une détresse émotionnelle aiguë ». Le mot remonte aux premiers travaux de Josef Breuer et Sigmund Freud, à la fin du XIXe siècle, mais en EMDR il désigne un phénomène très concret : pendant quelques secondes ou quelques minutes, l’émotion du souvenir est revécue dans le corps, puis elle redescend.
La feuille de route pédagogique de nos formateurs pose le principe qui guide tout le reste : les abréactions ne sont pas un échec thérapeutique, « elles doivent être encadrées, normalisées et sécurisées ». Trois verbes. Encadrer, c’est avoir préparé la personne et le cadre avant. Normaliser, c’est dire que c’est attendu. Sécuriser, c’est savoir quand et comment ralentir.
Pleurer, trembler, avoir chaud : qu’est-ce qui est normal ?
La plupart des manifestations d’une abréaction sont attendues et passagères. Le corps exprime ce qui n’avait pas pu l’être au moment de l’événement. L’émotion vient souvent en vague : elle monte, atteint un pic, puis redescend en quelques séries, parfois avec un grand soupir ou un bâillement.
- Larmes, sanglots, gorge serrée.
- Tremblements des mains ou des jambes, frissons, dents qui claquent.
- Chaleur, rougeur, transpiration, ou au contraire sensation de froid.
- Respiration rapide, poitrine oppressée, légère nausée.
- Colère qui monte, envie de crier ou de serrer les poings.
- Tension localisée qui rappelle l’événement : une épaule, le ventre, la nuque.
Ce qui compte n’est pas l’intensité, mais le contact. Une personne qui pleure fort mais peut hocher la tête, entendre la voix du praticien et continuer à suivre ses doigts est encore dans le traitement. Le manuel niveau 1 donne d’ailleurs les phrases de soutien à dire pendant la série : « C’est ça. Bien. C’est ça. » et « Ce sont des vieilles choses qui remontent. Notez-les simplement. »
⚠️ Précaution : Une douleur thoracique inhabituelle, un malaise, une difficulté à respirer qui ne cède pas ne sont pas à mettre sur le compte de l’abréaction. Le praticien arrête, et en cas de doute il appelle le 15. L’EMDR accompagne ; elle ne dispense jamais d’un avis médical.
Abréaction ou sortie de la fenêtre de tolérance : comment faire la différence ?
La différence tient en une question : la double attention tient-elle ? Dans une abréaction, la personne est traversée par l’émotion mais reste en contact avec la pièce. Elle sait où elle est. Le souvenir est revisité, pas revécu. Quand elle sort de sa fenêtre de tolérance, ce contact se perd : soit par le haut, en panique ou en flashback, quand elle ne distingue plus hier d’aujourd’hui ; soit par le bas, en figement et en dissociation.
Le manuel EMDR niveau 2 d’Harmonesis décrit ces deux sorties : l’hyperactivation, où « le système nerveux s’emballe », avec « anxiété, agitation, flashbacks, débordement émotionnel, panique », et l’hypoactivation, où « le système nerveux s’éteint ». Puis il tranche : « Dans ces deux cas, le client n’est plus disponible pour le retraitement. » Une abréaction utile se traverse. Une sortie de fenêtre, elle, se stabilise d’abord.
Que fait le praticien pendant une abréaction ?
Il reste là, et il garde le cap. Quand la personne reste présente, il poursuit la série en cours plutôt que de s’arrêter au sommet de la vague : couper au pic laisse souvent la personne au plus haut de l’émotion, sans la redescente. Il parle d’une voix calme et régulière, rappelle la métaphore du train, où les paysages défilent sans qu’on descende du wagon. Entre deux séries, il laisse une respiration, pose une question courte, et relance.
- Maintenir le lien. Voix posée, phrases brèves, présence visible : « C’est ça. Vous êtes ici, avec moi. »
- Suivre sans commenter. Pas d’interprétation, pas de consolation qui interrompt. Notre guide de conduite de séance le précise : « Le praticien ne commente pas le sens du matériel. »
- Ajuster un seul paramètre si besoin. Ralentir les stimulations, passer du visuel au tactile, raccourcir les séries.
- Proposer un tissage bref si l’émotion tourne en boucle. Sur la sécurité : « Où êtes-vous maintenant ? Êtes-vous en danger ici ? »
- Revenir à la cible une fois la vague passée, pour mesurer ce qui reste.
Le manuel niveau 2 propose aussi des phrases de tissage positif, qui rappellent à la personne qu’elle est en sécurité et que son cerveau travaille à son rythme. Ce ne sont pas des consolations. Elles réintroduisent une information du présent quand le passé prend trop de place, et elles sont aussitôt suivies d’une série, pour que la personne traite sa propre réponse.
Quand faut-il continuer, ralentir ou arrêter ?
Voici la grille que j’utilise en supervision. Elle aide à décider vite, ce qui est souvent le vrai enjeu, sans dispenser de regarder la personne.
| Ce que l’on observe | Décision | Ce que fait le praticien |
|---|---|---|
| Larmes, tremblements, chaleur ; la personne suit les stimulations et répond | Je continue | Poursuivre la série, voix de soutien, revenir à la cible ensuite |
| L’émotion tourne en boucle sur plusieurs séries sans changement | Je ralentis | Modifier un paramètre, tissage bref, retour à la cible |
| Respiration qui s’emballe, « c’est trop » sans signal STOP | Je ralentis | Séries plus courtes et plus lentes, métaphore du train, ressource |
| Signal STOP levé | J’arrête | Arrêt immédiat, orientation, ressource, décider ensemble de la suite |
| Regard vide, réponses mécaniques, désorientation | J’arrête | Conduite face à la dissociation : orientation, corps, clôture |
| La personne revit la scène au présent et ne sait plus où elle est | J’arrête | Nommer le lieu et la date, contenant, clôture |
| Malaise physique, idées suicidaires exprimées, temps insuffisant pour clôturer | J’arrête | Protection, avis médical ou 3114, clôture complète |
Quand on arrête, on ne laisse jamais la personne repartir au milieu du gué. Le manuel niveau 2 est net : en cas de débordement, « interrompre les SBA, revenir au lieu sûr, utiliser des techniques comme le contenant ou les ancrages positifs, la respiration de cohérence cardiaque ». Vient ensuite une clôture complète, avec le point d’arrêt noté pour la séance suivante. La conduite face au décrochage est détaillée dans notre article sur la dissociation en EMDR.
Comment prépare-t-on le consultant en phase 2 ?
Une abréaction se prépare avant d’arriver. En phase 2, le praticien explique que des émotions fortes peuvent remonter, installe un signal d’arrêt, teste une ressource et décide d’un plan B. Notre manuel niveau 1 propose cette formulation : « Pendant le processus, certaines émotions peuvent refaire surface de manière intense. Si vous sentez que cela devient trop envahissant, vous pouvez utiliser le signal STOP pour que nous fassions une pause. »
- Expliquer que pleurer ou trembler fait partie des réactions possibles, sans le promettre ni le dramatiser.
- Convenir d’un geste STOP clair, et vérifier que la personne se sent autorisée à l’utiliser.
- Installer et tester un lieu sûr ou un contenant sous légère activation.
- Garder un temps de clôture incompressible : on n’ouvre pas une cible si le temps restant ne permet pas de refermer proprement.
C’est ici que la règle Harmonesis des trois rendez-vous minimum avant tout retraitement prend son sens. Le deuxième rendez-vous est consacré à cette préparation. Une personne qui sait ce qui peut arriver, et qui sait comment arrêter, traverse une abréaction très différemment de quelqu’un qui la découvre.
Que se passe-t-il après une séance avec abréaction ?
Souvent, un grand calme, et une fatigue marquée le soir. Les jours suivants peuvent apporter quelques vagues d’émotion plus douces, des rêves, parfois une légèreté inattendue. Le praticien annonce ces réactions en phase 7, rappelle les ressources et le moyen de le joindre. Ce que ressentent les consultants pendant la séance elle-même est décrit dans notre article que ressent-on pendant une séance EMDR ?
« Je ne pleure jamais. Là, j’ai sangloté pendant ce qui m’a paru dix minutes, en pensant à mon père à l’hôpital. La praticienne continuait, sa voix restait la même, et je sentais que je pouvais m’appuyer dessus. En sortant, j’étais vidée, mais ce souvenir ne me serrait plus la gorge de la même façon. »
Isabelle, 47 ans, comptable, Lyon
Si la personne a exprimé une détresse importante ou des idées noires, le suivi se renforce : contact le lendemain, lien avec le médecin, rappel du 3114, numéro national de prévention du suicide. Les risques et effets secondaires possibles de l’EMDR sont présentés sans détour dans l’EMDR est-elle dangereuse ?
Comment le praticien garde-t-il son calme face à une émotion aussi forte ?
En s’y étant confronté avant. Voir quelqu’un sangloter réveille chez le praticien ses propres souvenirs, son envie de réparer, parfois sa peur de mal faire. C’est pour cela que nos stagiaires vivent les pratiques des deux côtés : ils accompagnent un binôme, et ils sont accompagnés. Beaucoup découvrent en séance d’entraînement ce qu’est une abréaction de l’intérieur, et c’est la meilleure école de la patience.
La supervision fait le reste. Notre guide le rappelle : « Demander de l’aide n’est pas un échec de maîtrise. C’est une compétence clinique. » Une abréaction qui a déstabilisé le praticien se reprend en supervision, pour comprendre ce qui s’est joué de son côté. Nous détaillons ce cadre dans la supervision en EMDR.
Comment apprend-on à accompagner une abréaction ?
Par la pratique encadrée, pas seulement par la lecture. Dans notre formation EMDR en 6 jours (148 heures dont 100 heures de mise en situation professionnelle, 2 500 €), les réactions indésirables et leur gestion sont étudiées dès le niveau 1, avec le signal STOP, les ressources et les tissages simples. Au niveau 2, les stagiaires travaillent la remise à zéro émotionnelle, le CIPOS et le choix de la vitesse, sous le regard d’un formateur qui peut intervenir.
Nous accueillons 10 stagiaires en moyenne par session, ce qui laisse au formateur le temps de passer d’un binôme à l’autre quand une émotion forte surgit. C’est souvent à ce moment précis que le cours devient réel.
Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ 
Est-il normal de pleurer pendant une séance EMDR ?
Oui, pleurer est l’une des réactions les plus fréquentes pendant le retraitement d’un souvenir difficile. Les larmes accompagnent souvent la libération d’une émotion restée bloquée depuis l’événement. Tant que la personne reste présente et en contact avec le praticien, le travail peut se poursuivre. Elle peut à tout moment utiliser le signal STOP convenu.
L’abréaction est-elle nécessaire pour que l’EMDR fonctionne ?
Non. Certains souvenirs se retraitent dans le calme, avec des changements d’images ou de sensations sans décharge émotionnelle visible. Une séance sans larmes n’est pas moins utile qu’une séance intense. Le praticien ne cherche jamais à provoquer une abréaction.
Combien de temps dure une abréaction ?
La plupart durent de quelques secondes à quelques minutes, sur une ou plusieurs séries de stimulations. L’émotion monte, atteint un pic, puis redescend, souvent avec un soupir ou un relâchement du corps. Si l’intensité ne bouge pas sur plusieurs séries, le praticien ralentit ou ajuste. Il garde toujours du temps pour clôturer.
Pourquoi le praticien ne s’arrête-t-il pas quand je pleure ?
Parce qu’arrêter au sommet de la vague laisse souvent la personne au plus haut de l’émotion, sans la redescente qui suit. Si vous restez présent et capable de suivre, le praticien poursuit la série en vous soutenant de la voix. Il s’arrête immédiatement si vous levez le signal STOP ou s’il observe une perte de contact. Vous gardez à tout moment la main sur l’arrêt.
Quelle différence entre abréaction et crise de panique ?
Dans une abréaction, l’émotion est forte mais la personne sait où elle est et reste en lien avec le praticien. Dans une crise de panique ou un flashback, ce contact se perd et la personne revit la peur comme si elle se produisait maintenant. Dans ce second cas, le praticien arrête les stimulations et ramène au présent. Le retraitement ne reprend que lorsque la stabilité est revenue.
Peut-on avoir une abréaction après la séance, chez soi ?
Des vagues d’émotion peuvent survenir dans les jours qui suivent, en général moins intenses qu’en séance. Les ressources apprises en phase 2, comme le lieu sûr ou le contenant, aident à les traverser. Si l’émotion déborde ou dure, contactez votre praticien sans attendre le rendez-vous suivant. En cas d’idées noires, appelez le 3114.
Le praticien peut-il être déstabilisé par une abréaction ?
Oui, voir une émotion aussi forte peut toucher le praticien, surtout au début. C’est pourquoi la formation fait vivre les pratiques des deux côtés et que la supervision fait partie du métier. Un praticien qui se sent déstabilisé en parle en supervision plutôt que de modifier seul sa pratique. Reconnaître cette limite fait partie de la compétence clinique.
Que faire si j’ai peur de perdre le contrôle en séance ?
Parlez-en au praticien dès la phase de préparation : cette peur est fréquente et légitime. Il vous expliquera le déroulé, conviendra avec vous d’un signal d’arrêt et installera une ressource avant tout retraitement. Chez Harmonesis, trois rendez-vous minimum précèdent le premier retraitement, ce qui laisse le temps de construire cette sécurité. Vous restez libre d’interrompre à tout moment.

Rédigé par
Sarah Rattana
Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».