
Dissociation et EMDR : reconnaître les signes, pourquoi la prudence, ce que change le niveau 2
Par Sarah Rattana
TEMPS DE LECTURE : 9 minutes
💡 En bref : la dissociation est un décrochage de la présence : regard vide, corps qu’on ne sent plus, impression d’être ailleurs. En EMDR, elle rompt la double attention dont dépend le retraitement. Au premier signe, le praticien arrête les stimulations et ramène la personne au présent. Les troubles dissociatifs relèvent d’un avis médical, et le niveau 2 de la formation Harmonesis apprend à les repérer et à ralentir.
Le premier signe de dissociation que j’ai appris à voir, ce n’est pas une crise. C’est un regard qui se pose un peu trop loin pendant une série de mouvements oculaires, et une réponse trop calme : « ça va ». En supervision, c’est le moment que les praticiens débutants ratent le plus souvent, précisément parce que rien ne fait de bruit. J’ai consacré une large part du niveau 2 à ce repérage. Voici pourquoi, et ce que l’on fait concrètement.
Qu’est-ce que la dissociation, concrètement ?
La dissociation est une mise à distance de l’expérience présente : la personne se sent coupée de ses émotions, de son corps ou de son environnement. Le cahier de pratique que nous remettons aux consultants la décrit avec des mots simples : « une forme de décrochage temporaire : sensation d’être ailleurs, comme coupé(e) de soi-même ou de ses émotions. Cela arrive parfois quand une émotion est trop forte. » Ce décrochage protège. Quand une situation dépasse ce que le système nerveux peut encaisser, s’absenter un peu est une solution.
Il faut la penser comme un continuum. À une extrémité, la dissociation du quotidien : conduire sur un trajet connu sans se souvenir des derniers kilomètres, être « dans la lune ». Au milieu, les réactions liées au stress ou au trauma : brouillard, engourdissement, dépersonnalisation (se voir de l’extérieur), déréalisation (le monde paraît irréel). À l’autre extrémité, les troubles dissociatifs décrits dans le DSM-5, la classification américaine des troubles mentaux, comme le trouble dissociatif de l’identité, qui relèvent du diagnostic et du suivi médical.
Détail qui surprend souvent : l’EMDR utilise elle-même une distance légère et volontaire. Les métaphores du train ou des nuages invitent la personne à observer ses souvenirs de loin, « tout en restant présent et ancré », précise notre manuel niveau 1. La frontière passe là : une distance choisie qui aide, ou une coupure subie qui fait perdre le contact.
Pourquoi la dissociation compte-t-elle autant en EMDR ?
Parce que le retraitement repose sur la double attention : une part de la personne revisite le souvenir, l’autre reste dans la pièce, avec le praticien et les stimulations. Quand la dissociation s’installe, la seconde part s’éteint. Les stimulations continuent, mais plus rien ne se traite ; dans le pire des cas, la personne s’enfonce dans le souvenir sans appui. C’est ce que le modèle de la fenêtre de tolérance appelle l’hypoactivation : le système nerveux « s’éteint ».
La feuille de route pédagogique de nos formateurs résume la conséquence en une ligne : la dissociation est un « signe de fragilité structurelle », avec « retour à la phase 2 avant tout ». Autrement dit, quand elle apparaît, la question n’est plus de finir la cible. Elle est de restaurer la sécurité, puis de revoir le plan.
Quels signes de dissociation repère-t-on en séance ?
Les signes précoces sont discrets, et c’est pour cela qu’on les enseigne en détail. Le mémento du manuel EMDR niveau 2 d’Harmonesis cite, parmi les signaux de dissociation légère à modérée, un « regard vide, flou ou figé », un « débit verbal ralenti ou très mécanique », l’impression que « la personne n’est plus là » ou des « difficultés à localiser ses sensations corporelles ». Les signaux avancés sont plus nets : silences prolongés, sidération, froid intense ou sueurs subites, désorientation, « je ne sens plus mon corps ».
| Signe observé | Niveau | Conduite à tenir |
|---|---|---|
| Regard vide, flou ou figé | Précoce | Arrêter les stimulations, nommer la pause, regarder la pièce |
| Débit ralenti, réponses mécaniques | Précoce | Question simple d’orientation : où sommes-nous ? |
| Difficulté à localiser le corps | Précoce | Pieds au sol, pression des mains, changer de posture |
| « Je vais bien » avec larmes ou visage figé | Décalage | Ralentir, vérifier la présence avant toute série |
| Silence prolongé, sidération, froid ou sueurs | Avancé | Orientation complète, ancrage par les cinq sens |
| Désorientation, « je ne sens plus mon corps » | Avancé | Clôturer, ne pas reprendre la cible ce jour-là |
| Changements marqués de voix ou d’état, gestes automatiques | Avancé | Stabiliser, tracer, superviser, orienter vers un médecin |
Le signe le plus trompeur reste le décalage entre les mots et le corps. « Je vais bien », dit avec des larmes qui coulent ou un visage figé, n’est pas une réponse à prendre au pied de la lettre. Le praticien s’arrête sur ce qu’il voit, pas seulement sur ce qu’il entend.
Que fait le praticien quand la personne se dissocie ?
Il arrête les stimulations, et il ramène la personne ici et maintenant, avant toute autre chose. Notre guide de conduite de séance décrit la conduite immédiate en sept étapes.
- Arrêter les SBA et nommer calmement la pause, sans demander de poursuivre le souvenir.
- Rétablir l’orientation : nom, date, lieu, objets visibles, sons présents.
- Réengager le corps : pieds au sol, pression, mouvement des bras ou des jambes, changement de posture.
- Normaliser sans banaliser : présenter la réaction comme une protection, pas comme un échec.
- Utiliser l’outil adapté : ancrage sensoriel, auto-tapping, CIPOS, contenant, retour à une vitesse plus lente.
- Réévaluer : ne reprendre que si la personne est orientée, présente, consentante et stable. Sinon, clôturer.
- Tracer et superviser : noter les signes, ce qui a aidé, la décision prise.
Les formulations proposées sont volontairement simples : « Stoppons les stimulations. Regardez-moi, puis regardez autour de vous. » Ou encore : « Nommez trois choses que vous voyez, deux sons que vous entendez et un point de contact dans votre corps. » Et une phrase que je fais apprendre par cœur : « Votre système essaie de vous protéger. Nous allons revenir doucement ici, maintenant. »
⚠️ Précaution : Ne cherchez pas à comprendre pendant que la personne est désorientée. Notre guide est formel : il faut « restaurer la présence avant toute élaboration ». L’analyse de ce qui s’est passé viendra plus tard, en supervision ou à la séance suivante.
Quand faut-il orienter vers un médecin ou un psychiatre ?
Dès que la dissociation n’est plus un épisode passager mais un fonctionnement : trous de mémoire sur des périodes de la vie quotidienne, sensation d’avoir plusieurs identités, épisodes de dépersonnalisation fréquents, conduites automatiques dont la personne ne se souvient pas. Un praticien EMDR non médecin ne pose aucun diagnostic. Il repère, il suspend le retraitement, et il oriente vers un médecin, un psychiatre ou un psychologue. Le site Psycom propose une information publique fiable sur les troubles psychiques et les lieux d’aide.
Notre manuel niveau 1 classe les « troubles dissociatifs non stabilisés » parmi les situations où l’EMDR est à éviter temporairement, en raison d’un « risque d’aggravation de la dissociation ou désorganisation ». Il place le trouble dissociatif de l’identité parmi les cas où l’EMDR « ne doit pas être pratiquée seule » : avis médical, supervision clinique, travail conjoint. Les autres situations à risque sont détaillées dans notre article sur les indications et contre-indications de l’EMDR.
Et si la personne évoque des idées noires, la conduite change de nature : priorité à la protection, lien avec le médecin, et rappel du 3114, le numéro national de prévention du suicide, joignable 24 heures sur 24.
Comment le système des 5 vitesses protège-t-il les personnes qui se dissocient ?
Il déplace la question. Au lieu de se demander quel protocole appliquer, le praticien se demande à quelle vitesse cette personne peut travailler aujourd’hui. Dans la Sécurité Intégrative que j’ai conçue pour Harmonesis, la vitesse 5 correspond au protocole standard et suppose un souvenir clair, une activation tolérable, une double attention stable. La vitesse 2 est celle de la stabilisation : le manuel niveau 2 la réserve aux personnes en « hyperactivation, dissociation, confusion ou agitation », pour qui « le retraitement n’est pas encore possible ».
- Vitesse 1 : travailler l’anticipation anxieuse et les ressources.
- Vitesse 2 : stabiliser, ancrer, contenir. C’est la vitesse des personnes qui se dissocient.
- Vitesse 3 : explorer sans souvenir, à partir d’une sensation ou d’une émotion.
- Vitesse 4 : apaiser un déclencheur du présent.
- Vitesse 5 : retraiter un souvenir selon le protocole standard.
L’arbre de décision de notre guide tient en une question pour ce sujet : « La personne est instable, dissociée ou difficile à réguler ? Oui : vitesse 2. Ne pas ouvrir un retraitement standard. » Et une règle de bon sens : si deux vitesses semblent possibles, on choisit la plus lente. Le manuel la résume par une phrase que je cite souvent : « Ce n’est pas au client de s’adapter au protocole, mais au protocole de s’adapter à la vitesse du client. »
Peut-on prévenir la dissociation avant la séance ?
En partie. On ne supprime pas une réaction de protection, mais on réduit fortement le risque de la déclencher sans filet. Le manuel niveau 2 liste cinq mesures à prendre en amont de toute stimulation bilatérale, que nous faisons appliquer dès les premiers rendez-vous.
- Évaluer régulièrement la fenêtre de tolérance.
- Installer au moins une ressource corporelle solide, testée sous légère activation.
- Prévoir un plan B en cas de déstabilisation, décidé avant de commencer.
- Observer les signes subtils dès les premières minutes de l’entretien.
- Renforcer le lien relationnel sécurisant avant les phases émotionnelles.
C’est aussi le sens de la règle Harmonesis des trois rendez-vous minimum avant tout retraitement : l’anamnèse du premier et la stabilisation du deuxième laissent le temps de voir apparaître ces signaux, hors de toute activation forte. Beaucoup de consultants qui se dissocient ne le savent pas eux-mêmes. Ils découvrent le mot en séance.
Comment une praticienne a-t-elle vécu son premier repérage ?
« Ma consultante suivait mes doigts, et d’un coup ses yeux ont continué tout seuls, dans le vide. J’ai arrêté, je lui ai demandé de me dire le jour et de presser ses pieds au sol. Il lui a fallu une minute. Sans le niveau 2, j’aurais relancé une série en pensant qu’elle se concentrait. »
Élodie, 42 ans, ancienne sage-femme, Marseille
Que change le niveau 2 de la formation EMDR sur ce sujet ?
Le niveau 1 pose le cadre : contre-indications, réactions dissociatives possibles, conduite de base par l’ancrage sensoriel et le retour au corps. Le niveau 2 va plus loin. Les stagiaires y apprennent le mémento des signaux précoces et avancés, le CIPOS, qui permet d’effleurer un souvenir quelques secondes en restant ancré dans le présent, la remise à zéro émotionnelle, et le choix de la vitesse. Surtout, ils s’entraînent à repérer ces signes chez leur binôme pendant les pratiques, sous le regard du formateur.
Dans la formation EMDR Harmonesis (2 niveaux de 3 jours, 148 heures dont 100 heures de mise en situation professionnelle, 2 500 €), l’évaluation continue du niveau 2 tient compte de ce repérage : un stagiaire qui poursuit les stimulations chez un binôme visiblement absent perd des points, quelle que soit la qualité de sa technique. Pour le lien entre dissociation et traumas complexes, notre guide EMDR et trauma complète cet article, et les risques plus généraux sont traités dans l’EMDR est-elle dangereuse ?
Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ 
La dissociation pendant une séance EMDR est-elle dangereuse ?
Un épisode de dissociation en séance n’est pas dangereux en soi s’il est repéré et pris en charge rapidement. Le praticien arrête les stimulations, ramène la personne au présent par l’orientation et le corps, puis réévalue. Le risque vient surtout de stimulations poursuivies sans voir que la personne a décroché. C’est pourquoi le repérage des signes fait partie de la formation.
Comment savoir si je me dissocie ?
On le remarque souvent après coup : impression d’avoir été ailleurs, de ne plus sentir son corps, de voir la scène comme derrière une vitre, ou trou dans le fil de la conversation. Certaines personnes décrivent un brouillard, un engourdissement ou une voix qui semble lointaine. Signalez-le au praticien, même si cela paraît anodin. S’il s’agit d’épisodes fréquents dans la vie quotidienne, parlez-en à votre médecin.
Peut-on faire de l’EMDR quand on a un trouble dissociatif ?
Un trouble dissociatif non stabilisé conduit à suspendre le retraitement et à orienter vers une prise en charge médicale. Dans certaines situations, un travail EMDR adapté reste envisageable, mais uniquement avec un avis médical, une supervision clinique et souvent un travail conjoint avec un psychiatre ou un psychologue. La stabilisation occupe alors une place beaucoup plus longue. Le diagnostic relève exclusivement des professionnels de santé.
Quelle différence entre dissociation et relaxation profonde ?
En relaxation, la personne reste présente : elle peut répondre, sentir son corps et revenir quand on le lui demande. En dissociation, le contact se perd : réponses mécaniques, corps difficile à localiser, désorientation. Le praticien vérifie cette différence par des questions simples d’orientation. Une personne détendue répond facilement, une personne dissociée met du temps ou semble absente.
Que dit-on à quelqu’un qui se dissocie ?
Des phrases courtes, calmes et concrètes, qui ramènent au présent : regardez-moi, puis regardez autour de vous ; dites-moi où nous sommes ; appuyez vos pieds contre le sol. On évite les questions sur le souvenir ou sur la cause du décrochage. On normalise ensuite en expliquant que le système nerveux cherche à protéger la personne. La reprise du travail n’a lieu que si elle est de nouveau pleinement présente.
La dissociation est-elle un échec de la séance ?
Non. Nos manuels la décrivent comme une tentative de protection et un signal d’ajustement. Elle indique que le travail allait trop vite ou trop profond pour le moment. La bonne réponse est de ralentir, de renforcer la stabilisation et de revoir le plan, sans culpabiliser ni la personne ni le praticien.
Le CIPOS sert-il à travailler avec la dissociation ?
Le CIPOS est un protocole de stabilisation enseigné au niveau 2 qui aide à maintenir l’orientation dans le présent. La personne pense quelques secondes à un contenu difficile, puis revient volontairement à l’ici et maintenant, et la durée augmente progressivement si elle le tolère. Il renforce la double attention avant d’envisager un retraitement. Il ne remplace ni l’évaluation médicale ni la supervision.
Un praticien EMDR peut-il diagnostiquer un trouble dissociatif ?
Non, un praticien EMDR qui n’est ni médecin ni psychologue ne pose aucun diagnostic. Son rôle est de repérer des signes, de suspendre le retraitement si nécessaire et d’orienter vers un médecin, un psychiatre ou un psychologue. Il documente ce qu’il a observé et en parle en supervision. Cette limite protège la personne accompagnée comme le praticien.

Rédigé par
Sarah Rattana
Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».