
Fenêtre de tolérance : définition, schéma et comment l’élargir avant un travail EMDR
Par Sarah Rattana
TEMPS DE LECTURE : 9 minutes
💡 En bref : la fenêtre de tolérance, décrite par le psychiatre Daniel Siegel en 1999, est la zone d’activation dans laquelle une personne peut ressentir, penser et se souvenir sans être débordée. Au-dessus, c’est l’hyperactivation (agitation, panique) ; en dessous, l’hypoactivation (vide, engourdissement, dissociation). Chez Harmonesis, aucun retraitement EMDR n’est engagé hors de cette fenêtre, et le niveau 1 consacre une journée à l’élargir.
Quand j’explique la fenêtre de tolérance à une nouvelle promotion, je dessine trois bandes horizontales au tableau, et je demande à chacun où il se situe ce matin-là. Les réponses sont toujours plus honnêtes qu’un questionnaire. C’est le modèle le plus simple que je connaisse pour comprendre pourquoi une séance EMDR peut être efficace un jour et impossible le lendemain, avec la même personne et le même souvenir.
Qu’est-ce que la fenêtre de tolérance, exactement ?
La fenêtre de tolérance est un modèle proposé par Daniel Siegel, psychiatre américain, dans son ouvrage de 1999 sur le développement de l’esprit. Il décrit une bande d’activation du système nerveux à l’intérieur de laquelle nous restons capables de penser, de sentir et d’entrer en relation en même temps. Notre manuel EMDR niveau 2 d’Harmonesis la définit comme « la zone optimale dans laquelle une personne peut ressentir, penser, se souvenir et interagir sans se sentir débordée », et ajoute la phrase qui justifie toute notre pédagogie : « C’est dans cette zone que le traitement EMDR peut s’opérer en toute sécurité. »
La largeur de cette fenêtre varie d’une personne à l’autre et, chez la même personne, d’un jour à l’autre. Une nuit blanche, une dispute le matin, un anniversaire de deuil la rétrécissent. Un sommeil réparateur, une relation sécurisante, une pratique régulière de régulation l’élargissent. Les personnes qui ont vécu des traumatismes répétés, surtout dans l’enfance, ont souvent une fenêtre étroite : elles basculent vite d’un côté ou de l’autre, pour des déclencheurs que l’entourage juge minimes. Ce n’est pas une faiblesse de caractère, c’est une réponse apprise du système nerveux.
Comment reconnaître l’hyperactivation, la zone optimale et l’hypoactivation ?
Les trois zones se reconnaissent à des signes corporels, cognitifs et relationnels précis. Ce tableau reprend ceux que nous enseignons au niveau 1, formulés comme un consultant les décrirait.
| Zone | Ce que le corps fait | Ce que la tête fait | Ce que le praticien observe |
|---|---|---|---|
| Hyperactivation (au-dessus) | Cœur rapide, respiration haute, mains moites, tremblements, envie de bouger ou de fuir | Pensées en boucle, anticipation catastrophe, impossibilité de se concentrer, panique | Débit rapide, regard qui cherche la sortie, difficulté à suivre les doigts |
| Zone optimale (dedans) | Respiration ample, tonus présent sans crispation, capacité à sentir une émotion sans qu’elle envahisse | Peut penser et ressentir en même temps, garde une part d’observateur | Double attention maintenue : présent avec le praticien, présent avec le souvenir |
| Hypoactivation (en dessous) | Tonus qui chute, froid, engourdissement, lenteur, regard vide | Brouillard, vide, « je ne sens rien », impression d’être ailleurs | Réponses mécaniques, silences longs, difficulté à localiser une sensation |
Le manuel niveau 2 résume l’hyperactivation ainsi : « le système nerveux s’emballe. Symptômes : anxiété, agitation, flashbacks, débordement émotionnel, panique. » Et l’hypoactivation : « le système nerveux s’éteint. Symptômes : dissociation, engourdissement, vide, repli, anesthésie émotionnelle. » Puis vient la phrase que je fais souligner : « Dans ces deux cas, le client n’est plus disponible pour le retraitement. »
⚠️ Précaution : L’hypoactivation trompe les praticiens débutants. Une personne calme, qui répond « ça va » d’une voix plate, peut être en dessous de sa fenêtre. Le calme apparent n’est pas la zone optimale. En supervision, c’est l’erreur que je corrige le plus souvent.
Pourquoi l’EMDR n’est-elle engagée qu’à l’intérieur de la fenêtre ?
Parce que le retraitement EMDR repose sur la double attention : une part de vous revisite le souvenir, l’autre reste ancrée dans le cabinet, avec le praticien, en suivant les stimulations bilatérales. Hors de la fenêtre, cette double attention se rompt. En hyperactivation, le souvenir prend toute la place et la personne revit la scène au lieu de la retraiter. En hypoactivation, elle s’en coupe et rien ne se traite. Dans les deux cas, la séance ne fait pas de bien, et elle peut faire du mal.
C’est le fondement de l’approche en Sécurité Intégrative que j’ai conçue pour Harmonesis : le praticien évalue la fenêtre avant d’ouvrir quoi que ce soit, choisit une « vitesse » thérapeutique adaptée à l’activation du jour, et n’engage le protocole standard, la vitesse 5, que si le souvenir est clair et l’activation tolérable. Notre guide de conduite de séance le pose en règle : si deux vitesses semblent possibles, « choisir la plus lente et la plus contenante ». La règle des trois rendez-vous minimum avant tout retraitement en découle directement : il faut ce temps pour mesurer la fenêtre d’une personne et lui donner des outils pour y rester.
Quels sont les 4 exercices de régulation enseignés au niveau 1 ?
Dès le premier jour du niveau 1, avant tout mouvement oculaire, les stagiaires pratiquent en binôme les exercices de stabilisation qu’ils transmettront à leurs consultants. Notre manuel en liste huit ; en voici quatre que je fais répéter jusqu’à ce qu’ils soient tenus sans notes.
- La cohérence cardiaque 3-6-5 : trois fois par jour, six respirations par minute pendant cinq minutes. Cinq secondes d’inspiration, cinq d’expiration. C’est l’outil de fond, celui qui élargit la fenêtre sur la durée quand il est pratiqué chaque jour.
- L’ancrage 5-4-3-2-1 : cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez, trois que vous ressentez, deux que vous sentez, une que vous goûtez. Il ramène dans la zone optimale une personne qui glisse vers l’hypoactivation, en réengageant les sens.
- Le lieu sûr : un endroit imaginé où la sécurité est totale, exploré par les cinq sens, ancré par une main posée sur le cœur. Le manuel le formule ainsi : « Imaginez un endroit où vous vous sentez totalement en sécurité. Observez les couleurs, écoutez les sons, ressentez la température. »
- Le contenant : « un contenant solide, comme une boîte ou un coffre », où déposer ce qui déborde jusqu’à la prochaine séance. Il sert en hyperactivation, quand il faut mettre à distance sans nier.
Le manuel explique pourquoi ces exercices comptent, sur trois plans : physiquement, ils « réduisent la fréquence cardiaque et la pression artérielle » ; émotionnellement, ils « diminuent l’intensité des émotions perturbatrices » ; mentalement, ils « recentrent l’attention sur le moment présent ». Chacun agit dans un sens : la cohérence cardiaque et le contenant font redescendre, l’ancrage sensoriel et le lieu sûr font remonter vers le présent. Un praticien formé sait lequel proposer selon le côté où la personne est sortie.
✅ Le bon réflexe : Un exercice de régulation ne s’apprend pas pendant une crise. Il se répète quand tout va bien, pour être disponible quand rien ne va. C’est pour cela que le niveau 1 place la pratique de ces outils avant le protocole, et que le cahier de pratique remis au consultant les rappelle à chaque page.
Comment élargir sa fenêtre de tolérance sur la durée ?
Élargir la fenêtre est un travail lent, qui se joue surtout en dehors des séances. Quatre leviers reviennent. Le sommeil d’abord : une fenêtre se rétrécit après une seule nuit courte. Le mouvement ensuite : marcher, nager, danser, tout ce qui remet le corps en circulation. La relation : une personne de confiance, un groupe, un animal, quelque chose qui régule de l’extérieur quand l’intérieur ne suffit pas. Et la répétition d’un exercice de régulation, un seul, tenu chaque jour pendant des semaines.
Ce que l’EMDR apporte ensuite, c’est un élargissement d’une autre nature : chaque souvenir retraité est un déclencheur de moins, une sortie de fenêtre de moins. Mais l’ordre compte. On élargit d’abord, on retraite ensuite. Les personnes pour qui la fenêtre reste très étroite malgré ce travail, avec des épisodes dissociatifs marqués ou une instabilité importante, relèvent d’un suivi médical ou psychologique, et le praticien EMDR travaille alors en lien avec ce suivi, jamais à sa place. Nos indications et contre-indications de l’EMDR détaillent ces situations.
Que fait le praticien quand la personne sort de la fenêtre en séance ?
Il arrête les stimulations, d’abord. Notre manuel niveau 2 est net : « En cas de débordement : interrompre les SBA, revenir au lieu sûr, utiliser des techniques comme le contenant ou les ancrages positifs, la respiration de cohérence cardiaque. » Puis il rétablit l’orientation dans le présent, nom, date, lieu, objets visibles, et réengage le corps : pieds au sol, changement de posture, mouvement des bras. La conduite diffère selon le côté de la sortie.
- Sortie par le haut, hyperactivation : ralentir la voix, allonger l’expiration, proposer le contenant pour mettre à distance ce qui déborde, puis le lieu sûr.
- Sortie par le bas, hypoactivation : au contraire, réveiller les sens, faire bouger, nommer trois choses visibles dans la pièce, éviter les longs silences.
- Dans les deux cas : normaliser sans banaliser. « Votre système essaie de vous protéger », dit la formulation de notre guide de conduite de séance.
- Ne reprendre que si la personne est orientée, présente et consentante. Sinon, clôturer proprement et noter le point de reprise.
Le manuel niveau 2 conclut le chapitre par une image que je reprends souvent en supervision : « Le rôle du thérapeute n’est pas de forcer la traversée, mais de veiller à ce que le bateau reste à flot. » Une séance interrompue pour sortie de fenêtre n’est pas une séance ratée. C’est une séance où le praticien a fait son travail. Cette compétence prend toute son importance face aux attaques de panique, où la sortie par le haut peut survenir en quelques secondes.
Qu’en dit une stagiaire qui a vécu la journée de stabilisation ?
« Je suis arrivée au niveau 1 en pensant apprendre les mouvements oculaires dès le premier matin. On a passé la journée sur la fenêtre de tolérance et les exercices de respiration. J’étais déçue. Six mois plus tard, avec ma première consultante qui s’est figée en séance, c’est la seule chose dont je me suis servie. »
Émilie, 39 ans, ancienne assistante sociale, Bordeaux
Comment la fenêtre de tolérance est-elle enseignée dans la formation Harmonesis ?
La fenêtre de tolérance traverse les deux niveaux de notre formation EMDR en 6 jours (148 heures, dont 100 heures de mise en situation professionnelle documentées, 2 500 €). Au niveau 1, elle est présentée avec le modèle du traitement adaptatif de l’information et les exercices de stabilisation, pratiqués en binôme le premier jour. Au niveau 2, elle devient un outil de décision : la boîte de vitesses thérapeutique et le mémento des signaux de dissociation apprennent à lire la fenêtre en direct et à choisir le protocole en conséquence.
L’évaluation continue du niveau 2 porte en partie sur cette lecture : un stagiaire qui lance un retraitement chez un binôme visiblement en hypoactivation perd des points, quelle que soit la qualité de ses mouvements oculaires. Les 8 phases du protocole ne valent que si la phase 2 a fait son travail. Je le dis à chaque promotion : la fenêtre de tolérance, ce n’est pas un chapitre, c’est la condition de tous les autres.
Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ 
Qui a inventé le concept de fenêtre de tolérance ?
Le concept a été proposé par Daniel Siegel, psychiatre et chercheur américain, en 1999 dans son ouvrage sur le développement de l’esprit. Il décrit la bande d’activation du système nerveux dans laquelle une personne peut penser, ressentir et entrer en relation en même temps. Le modèle a ensuite été repris par la psychotraumatologie, dont l’EMDR. Il sert aujourd’hui de repère dans la plupart des approches du trauma.
Quelle est la différence entre hyperactivation et hypoactivation ?
L’hyperactivation est une sortie de la fenêtre par le haut : le système nerveux s’emballe, avec anxiété, agitation, cœur rapide, panique ou flashbacks. L’hypoactivation est une sortie par le bas : le système s’éteint, avec engourdissement, vide, lenteur, repli ou dissociation. Dans les deux cas, la personne n’est plus disponible pour un travail émotionnel. Les outils pour revenir diffèrent selon le côté.
Peut-on faire de l’EMDR avec une fenêtre de tolérance étroite ?
Oui, mais pas tout de suite et pas avec le protocole standard. Le praticien commence par des séances de stabilisation, souvent plus de trois, pour installer des ressources et élargir la fenêtre. Il utilise ensuite des protocoles plus lents, comme le CIPOS, avant d’envisager un retraitement. Une fenêtre très étroite avec dissociation marquée justifie un suivi médical ou psychologique en parallèle.
Comment savoir si je suis dans ma fenêtre de tolérance ?
Posez-vous trois questions : est-ce que je peux sentir une émotion sans qu’elle m’envahisse, est-ce que je peux penser clairement en même temps, est-ce que je reste en contact avec ce qui m’entoure ? Trois oui signifient que vous êtes dans la fenêtre. Un cœur qui s’emballe et des pensées en boucle indiquent une sortie par le haut. Un vide, un froid ou un brouillard indiquent une sortie par le bas.
La cohérence cardiaque élargit-elle vraiment la fenêtre de tolérance ?
Pratiquée chaque jour, trois fois cinq minutes à six respirations par minute, la cohérence cardiaque améliore la régulation du système nerveux autonome et rend les retours au calme plus rapides. Elle n’élargit pas la fenêtre en une séance : c’est la répétition sur plusieurs semaines qui compte. Chez Harmonesis, c’est le premier exercice enseigné au niveau 1. Elle accompagne et ne remplace pas un suivi médical en cas de trouble anxieux installé.
Que se passe-t-il si je sors de ma fenêtre pendant une séance EMDR ?
Le praticien arrête immédiatement les stimulations bilatérales et vous aide à revenir au présent : orientation dans la pièce, pieds au sol, respiration, lieu sûr ou contenant selon le côté de la sortie. Il ne reprend le retraitement que si vous êtes de nouveau orienté, présent et d’accord. Sinon, il clôture la séance proprement. Une sortie de fenêtre n’est pas un échec, c’est un signal que le praticien est formé à lire.
La fenêtre de tolérance s’applique-t-elle aux enfants ?
Oui, et elle est en général plus étroite chez l’enfant, dont le système de régulation est en construction et dépend beaucoup de l’adulte présent. Les signes sont plus visibles : agitation, colère, pleurs pour le haut ; repli, mutisme, regard absent pour le bas. Le parent joue un rôle de régulateur externe. Les praticiens qui accompagnent des enfants adaptent les exercices sous forme de jeu.
Fenêtre de tolérance et dissociation, est-ce la même chose ?
Non. La dissociation est l’une des formes que prend la sortie de fenêtre par le bas : la personne se coupe de ses sensations, de ses émotions ou de l’environnement pour se protéger. Toute hypoactivation n’est pas une dissociation, et la dissociation peut aussi survenir après une hyperactivation trop forte. Les troubles dissociatifs installés relèvent d’une évaluation médicale avant tout travail EMDR.

Rédigé par
Sarah Rattana
Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».