EMDR et les addictions

Alcool, tabac, écrans, jeux d’argent, nourriture : derrière une addiction, il y a rarement qu’une « mauvaise habitude ». Souvent, il y a aussi une souffrance qu’on tente d’apaiser, une émotion qu’on n’arrive plus à porter. C’est ce lien-là qui explique l’intérêt croissant pour l’EMDR et les addictions : et si l’on travaillait aussi les blessures qui nourrissent le comportement, et pas seulement le produit ?

L’idée est séduisante. Elle mérite pourtant d’être posée avec prudence. Car en matière d’addiction, l’EMDR n’est jamais un traitement à elle seule : elle vient en complément d’une prise en charge médicale. Voici ce qu’elle peut apporter, ce qu’elle ne peut pas, et dans quel cadre s’y prendre.

🔗 Addiction et trauma : un lien fréquent

Une addiction, ce n’est pas un simple manque de volonté. C’est un fonctionnement dans lequel le cerveau apprend à associer un produit ou un comportement à un soulagement immédiat. Le hic : ce soulagement masque souvent autre chose. Chez de nombreuses personnes, on retrouve, en toile de fond, des expériences douloureuses non digérées : violences, négligence, deuils, chocs, blessures d’enfance.

Dans cette lecture, la consommation devient une forme d’automédication. On boit, on fume, on scrolle ou l’on joue pour ne plus sentir l’angoisse, la honte, le vide. C’est là que l’EMDR trouve un angle d’action possible : non pas sur l’addiction en tant que telle, mais sur les souvenirs et les émotions qui la nourrissent. En allégeant la charge de ces expériences, on retire parfois une partie du « carburant » émotionnel du comportement.

On distingue d’ailleurs deux grandes familles d’addictions, et l’EMDR ne se pose pas de la même façon pour chacune.

  • Les addictions avec substance : alcool, tabac, cannabis, opiacés, médicaments… Ici, la dépendance physique est au premier plan et le suivi médical est non négociable.
  • Les addictions comportementales : jeux d’argent, écrans, jeux vidéo, achats, sexe, nourriture… Pas de produit, mais le même mécanisme de soulagement immédiat et de perte de contrôle.

Dans les deux cas, une constante revient : le comportement s’est installé comme une réponse à un mal-être. Le travailler sans regarder ce mal-être, c’est parfois traiter la fumée sans éteindre le feu. Et c’est précisément l’espace où une approche comme l’EMDR peut compléter un suivi.

💡 À retenir : l’EMDR ne « soigne » pas l’addiction. Elle peut aider à retraiter les blessures qui l’entretiennent, en complément d’un suivi addictologique. La sortie de l’addiction reste un travail global, médical et humain.

🧠 Comment l’EMDR peut agir : le principe

L’EMDR — pour Eye Movement Desensitization and Reprocessing, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires — a été créée par la psychologue Francine Shapiro à la fin des années 1980. Son principe : un souvenir douloureux reste parfois « mal rangé », stocké avec sa charge émotionnelle brute. Grâce à une stimulation bilatérale alternée (mouvements oculaires, tapotements, sons alternés), on accompagne le cerveau pour retraiter ce souvenir et en réduire l’intensité.

Appliquée aux addictions, l’EMDR peut cibler plusieurs éléments : les souvenirs traumatiques sous-jacents, mais aussi les déclencheurs de l’envie (le craving), les émotions qui précèdent la consommation, ou encore les croyances négatives sur soi (« je ne vaux rien », « je n’y arriverai jamais »). Des protocoles spécifiques existent d’ailleurs pour travailler l’état de manque et les schémas d’addiction.

Il faut toutefois rester honnête sur le niveau de preuve. L’indication la mieux validée de l’EMDR, celle reconnue par l’Organisation mondiale de la santé pour l’état de stress post-traumatique (communiqué OMS, 2013), reste le psychotraumatisme. Pour les addictions, les données sont plus limitées et l’EMDR se pense comme un outil parmi d’autres, à l’intérieur d’une prise en charge structurée. Notre article sur l’EMDR et le stress post-traumatique détaille cette indication de référence.

Agir sur le craving, cette envie qui déferle

Le craving, c’est ce nom un peu technique pour désigner l’envie irrépressible de consommer : elle monte, elle déferle, et elle passe si on ne cède pas. Le problème, c’est qu’elle est souvent déclenchée par des indices très concrets : un lieu, une heure, une personne, une émotion. Un soir de solitude, une dispute, une odeur de bar. Le cerveau a appris à relier ces indices au soulagement, et le réflexe se déclenche presque tout seul.

Certains protocoles EMDR cherchent justement à réduire la force de ces déclencheurs. On identifie l’image ou la sensation qui précède l’envie, puis on la retraite pour en abaisser la charge. L’objectif n’est pas de supprimer toute envie — ce serait irréaliste — mais de desserrer l’automatisme, pour retrouver une marge de choix là où il n’y avait qu’un réflexe. C’est un travail patient, qui s’inscrit dans la durée et ne dispense jamais de l’accompagnement médical.

Les protocoles addiction sont abordés au niveau 2 de la formation EMDR certifiante d’Harmonesis.

⚠️ Pourquoi le cadre médical est indispensable

C’est le point le plus important de cet article. Une addiction, surtout à une substance (alcool, opiacés, benzodiazépines…), engage la santé physique. Un sevrage mal encadré peut être dangereux, parfois vital. La prise en charge d’une addiction est, par nature, pluridisciplinaire : elle associe suivi médical, accompagnement psychologique et soutien social, comme le rappelle l’Assurance maladie (Ameli, prise en charge des addictions).

Dans ce parcours, l’EMDR ne remplace ni le médecin, ni l’addictologue, ni le suivi en CSAPA (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Elle s’y intègre, souvent une fois qu’une certaine stabilité est installée. Vouloir « régler » une addiction par la seule EMDR, sans encadrement médical, serait une erreur.

⚠️ Précaution : ne jamais arrêter seul un produit dont on est fortement dépendant. Un sevrage doit être encadré médicalement. Pour être orienté, parlez-en à votre médecin, à un CSAPA, ou appelez Alcool Info Service (0 980 980 930), Drogues Info Service (0 800 23 13 13) ou Tabac Info Service (39 89). En cas de pensées suicidaires, contactez le 3114.

🎯 Ce que l’EMDR peut et ne peut pas faire

Pour éviter les malentendus, mieux vaut poser clairement les choses. Le tableau ci-dessous distingue ce que l’EMDR peut raisonnablement apporter dans une addiction, de ce qui reste hors de sa portée.

Ce que l’EMDR peut aider à travaillerCe qu’elle ne peut pas faire
Retraiter les souvenirs douloureux qui nourrissent la consommationAssurer un sevrage physique à la place d’un médecin
Réduire l’intensité de certains déclencheurs émotionnels (craving)Garantir un arrêt définitif ou l’absence de rechute
Renforcer des ressources et des croyances positives sur soiRemplacer un suivi addictologique ou psychiatrique
Apaiser l’anxiété ou la honte associéesAgir sur la dépendance physiologique au produit
L’EMDR, un appui possible : jamais une solution isolée

Autrement dit : l’EMDR travaille surtout la part émotionnelle de l’addiction. C’est utile, parfois déterminant, mais insuffisant à soi seul. La rechute fait souvent partie du chemin, et elle n’est pas un échec : c’est une étape sur laquelle s’appuyer.

Cette honnêteté sur les limites n’est pas un aveu de faiblesse. C’est au contraire ce qui protège la personne. Une addiction s’accompagne souvent d’un sentiment d’échec, d’une estime de soi abîmée. Promettre monts et merveilles, puis constater que « ça n’a pas marché », ajouterait une couche de culpabilité sur un terrain déjà fragile. Mieux vaut un objectif modeste et tenu qu’une promesse séduisante et trahie.

🛋️ Comment se déroule l’accompagnement

Quand l’EMDR entre dans un parcours d’addiction, elle suit son protocole habituel en 8 phases, avec une insistance particulière sur la stabilisation. On ne se précipite pas sur les souvenirs douloureux : on installe d’abord un socle de sécurité.

  1. Anamnèse : comprendre l’histoire de l’addiction, son contexte, les blessures associées.
  2. Préparation & stabilisation : apprendre à se réguler, à gérer le craving, avant tout retraitement.
  3. Ciblage : choisir les souvenirs ou déclencheurs à travailler.
  4. Retraitement : alléger la charge de ces cibles avec la stimulation bilatérale.
  5. Ancrage et clôture : installer des ressources, repartir stabilisé.

Cette exigence de sécurité, chez Harmonesis, porte un nom : la Sécurité Intégrative. Elle impose au minimum trois rendez-vous avant tout retraitement, pour ne jamais ouvrir une « boîte de Pandore » émotionnelle chez une personne déjà fragilisée. Pour voir chaque étape en détail, consultez notre guide sur le déroulement d’une séance EMDR.

Un mot sur le rythme. On imagine parfois une thérapie éclair qui « débranche » l’addiction en quelques rendez-vous. La réalité est plus lente et plus juste. Dans une addiction, le retraitement des souvenirs douloureux avance par étapes, entrecoupé de temps de consolidation. Un souvenir retraité trop tôt, chez une personne encore instable, peut raviver l’envie de consommer au lieu de l’apaiser. Voilà pourquoi le praticien avance au rythme de la personne, jamais à celui d’un protocole pressé.

Installer des ressources, pas seulement traiter le passé

Le travail ne consiste pas qu’à revisiter des souvenirs. Une bonne partie de l’accompagnement sert à construire : apprendre à repérer les signaux d’alerte, à se réguler autrement qu’en consommant, à ancrer des états de calme mobilisables au quotidien. On parle d’installation de ressources. Pour quelqu’un qui a toujours répondu au stress par le produit, découvrir d’autres appuis intérieurs change beaucoup de choses. C’est cette combinaison — alléger le passé et renforcer le présent — qui donne à l’EMDR sa place dans un parcours de soin.

❤️ Sortir de l’addiction : un travail sur soi, pas contre soi

On aborde souvent l’addiction comme un ennemi à terrasser. « Il faut être fort », « il suffit d’arrêter ». Cette lecture, pleine de bonnes intentions, se retourne fréquemment contre la personne : chaque rechute devient alors une preuve supplémentaire de sa « faiblesse ». Or ce que l’on constate en accompagnement, c’est l’inverse. Plus on juge, plus on renforce la honte ; et plus il y a de honte, plus l’envie de fuir dans le produit ou le comportement est forte.

C’est là qu’un travail émotionnel comme l’EMDR peut jouer un rôle discret mais réel : en desserrant l’étau des vieilles croyances (« je ne vaux rien », « je suis nul »), il aide à reconstruire un rapport plus apaisé à soi. Non pour excuser le comportement, mais pour retirer une partie du combustible qui l’entretient. On ne sort pas d’une addiction contre soi, à coups de volonté pure. On en sort en s’apaisant, en s’entourant, et en traitant peu à peu ce qui, en dessous, demandait à être entendu.

Ce chemin prend du temps. Il connaît des avancées et des reculs. Mais chaque étape franchie — une envie qui passe sans céder, une soirée traversée autrement, une émotion accueillie plutôt que noyée — compte. Et c’est souvent la somme de ces petits pas, plus qu’un déclic spectaculaire, qui dessine une sortie durable.

💬 Le témoignage de Nadia

« J’étais suivie pour mon rapport à l’alcool, avec mon médecin et un psychologue. En parallèle, on a travaillé en EMDR sur des choses anciennes que je fuyais. Je ne dirais pas que tout est réglé. Mais quand l’envie monte le soir, je suis moins démunie, je comprends mieux ce qui se joue. C’est un morceau du puzzle, pas la baguette magique. »

Nadia, 47 ans, ancienne aide-soignante, Nantes

✅ Bien s’entourer : le bon réflexe

Si vous envisagez l’EMDR dans le cadre d’une addiction, quelques repères aident à s’y prendre sereinement, dans le bon ordre.

  • Commencer par un bilan médical et une orientation en addictologie : c’est la base.
  • Choisir un praticien EMDR formé, à l’aise avec les publics fragiles et la question du craving.
  • Privilégier un praticien qui travaille en lien avec votre médecin ou votre suivi.
  • Accepter que le chemin soit progressif, avec des hauts et des bas.

✅ Le bon réflexe : voir l’EMDR comme une pièce du puzzle, pas comme la solution unique. Un praticien honnête vous encouragera à garder votre suivi médical et refusera de promettre un arrêt « garanti ». Cette prudence est un gage de sérieux.

Derrière une addiction se cache parfois une anxiété envahissante, ou des schémas affectifs anciens. Nos articles sur l’EMDR face à l’anxiété et sur l’EMDR pour désensibiliser une peur éclairent d’autres facettes de ce travail émotionnel. Et pour savoir ce que l’EMDR traite avec le plus de recul, voyez ses indications validées et ses contre-indications.

Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

Sarah Rattana, responsable pédagogique EMDR

Rédigé par

Sarah Rattana

Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».