EMDR et les phobies : désensibiliser la peur
Par Sarah Rattana
TEMPS DE LECTURE : 9 minutes
La peur de l’avion qui gâche les vacances. L’ascenseur qu’on évite, quitte à monter six étages à pied. L’araignée qui transforme une soirée tranquille en panique. Une phobie, ce n’est pas « être un peu trouillard » : c’est une peur intense, disproportionnée, qui s’impose et rétrécit la vie. Et depuis quelques années, on entend parler d’EMDR pour les phobies comme d’une piste pour désensibiliser cette peur à la racine.
Cette thérapie des mouvements oculaires, conçue au départ pour le psychotraumatisme, peut-elle vraiment aider à apprivoiser une phobie ? Sur quels mécanismes s’appuie-t-elle, comment se déroule le travail, et dans quel cadre s’y engager sereinement ? On fait le point, sans survendre.
😨 Une phobie, c’est quoi exactement ?
Une phobie est une peur marquée, persistante et irrationnelle, déclenchée par un objet ou une situation précise. La personne le sait souvent : le danger réel est faible, voire nul. Mais le corps, lui, réagit comme face à une menace vitale : cœur qui s’emballe, sueurs, envie de fuir. D’où l’évitement, qui soulage sur le moment… et renforce la peur sur la durée.
Ce n’est pas anecdotique. Selon l’Inserm, les phobies spécifiques comptent parmi les troubles anxieux les plus fréquents, touchant chaque année une part importante de la population, avec une prévalence deux fois plus élevée chez les femmes. On distingue schématiquement :
- Les phobies spécifiques : animaux, avion, sang, hauteur, espaces clos…
- La phobie sociale : peur intense du regard et du jugement des autres.
- L’agoraphobie : peur des lieux où il semble difficile de s’échapper ou d’être secouru.
Le point commun : une réaction d’alarme qui se déclenche trop fort, trop vite. Et souvent, une histoire derrière — un événement, un contexte, parfois oublié.
Ce qui use, dans une phobie, ce n’est pas seulement la peur elle-même. C’est tout ce qu’elle organise autour d’elle : les détours pour éviter l’ascenseur, les vacances refusées à cause de l’avion, la honte de « ne pas y arriver » alors qu’on sait le danger irréel. La peur finit par dicter des choix de vie. C’est précisément ce cercle de l’évitement qu’un travail bien mené cherche à desserrer, pour vous rendre la main.
🧠 Comment l’EMDR agit sur la peur
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) a été créée à la fin des années 1980 par Francine Shapiro. Son postulat : certains souvenirs restent « mal rangés » dans le cerveau, stockés avec leur charge émotionnelle brute. Quand un déclencheur les réactive, la peur ressurgit comme au premier jour.
Beaucoup de phobies s’enracinent dans une expérience précise : une frayeur d’enfance avec un chien, une turbulence violente en avion, une humiliation devant un public. Le modèle du Traitement Adaptatif de l’Information (TAI) suggère que le cerveau, resté bloqué sur cette scène, continue d’y répondre par l’alarme. L’objectif de l’EMDR : aider ce cerveau à « digérer » enfin le souvenir.
Pour cela, on utilise la stimulation bilatérale alternée : des mouvements oculaires guidés par la main du praticien, ou des tapotements, ou des sons alternés gauche-droite. Cette stimulation accompagne le retraitement du souvenir. Sa charge émotionnelle baisse. Et quand le déclencheur perd de sa force, la peur qui en découlait se desserre. C’est le sens du mot désensibilisation : le stimulus est toujours là, mais il ne fait plus sonner l’alarme aussi fort.
💡 À retenir : l’EMDR ne vous force pas à affronter votre peur en situation réelle, comme le fait l’exposition en TCC. Elle travaille sur le souvenir source et la charge émotionnelle. Deux chemins différents pour un même but : que la peur cesse de commander.
⚖️ Ce que l’EMDR peut — et ne peut pas — face à une phobie
Un mot d’honnêteté s’impose. L’indication la mieux validée de l’EMDR reste l’état de stress post-traumatique : elle est recommandée par l’OMS depuis 2013 et par la Haute Autorité de Santé pour ce trouble. Pour les phobies, les résultats sont encourageants mais le niveau de preuve est moindre. On parle d’une approche complémentaire, pas d’un traitement de référence à la place des TCC.
| Ce que l’EMDR peut aider à faire | Ce qu’elle ne fait pas |
|---|---|
| Réduire la charge d’un souvenir déclencheur | Garantir la disparition totale de la phobie |
| Désensibiliser une peur reliée à un événement | Remplacer un suivi médical ou psychiatrique |
| Diminuer l’anticipation et l’évitement | Agir en une seule séance sur une peur ancienne |
| Compléter une TCC ou un autre accompagnement | Convenir à tout le monde, en toute circonstance |
⚠️ Précaution : une phobie qui handicape lourdement le quotidien, s’accompagne d’attaques de panique, d’une dépression ou d’idées noires relève d’un avis médical. L’EMDR peut accompagner ce parcours, jamais le remplacer. En cas de détresse, parlez-en à votre médecin ou appelez le 3114 (prévention du suicide, gratuit, 24h/24).
🛋️ Comment se déroule le travail, phase par phase
On n’attaque jamais la peur de but en blanc. Un accompagnement sérieux suit le protocole en 8 phases de Shapiro, et la sécurité prime toujours sur la vitesse. À noter : les 8 phases ne sont pas 8 séances ; un travail va de quelques rendez-vous à une quinzaine selon la personne.
- Histoire : on comprend la phobie, son ancienneté, l’événement d’origine si on le trouve.
- Préparation et stabilisation : outils de régulation, respiration, ancrage, « lieu sûr ».
- Évaluation de la cible : image de la scène, pensée négative, émotions, niveau de perturbation (SUD de 0 à 10).
- Désensibilisation : le retraitement par séries de stimulations bilatérales, cœur du travail.
- Installation, scanner corporel, clôture, réévaluation : on ancre une pensée plus juste, on vérifie le corps, on referme, on fait le point.
Chez Harmonesis, cette prudence s’appelle la Sécurité Intégrative : la sécurité se travaille à chaque étape, avant même les protocoles. D’où la règle des « 3 RDV minimum » : anamnèse, puis stabilisation, et l’on n’aborde le retraitement qu’une fois la personne prête. La notion de fenêtre de tolérance sert de boussole : rester dans la zone où l’on ressent sans être submergé. Aller trop vite, c’est risquer d’ouvrir une « boîte de Pandore » émotionnelle.
« Je ne prenais plus l’avion depuis dix ans. On a travaillé sur une turbulence que j’avais vécue jeune, et que j’avais presque oubliée. Ce n’était pas magique, il a fallu plusieurs séances. Mais l’été dernier, j’ai repris un vol pour l’Espagne. J’étais tendue au décollage, puis ça s’est calmé. Franchement, je n’y croyais plus. »
Marc, 45 ans, ancien commercial, Toulouse
📊 EMDR ou TCC pour une phobie ?
Pour les phobies, la référence reste la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), avec son travail d’exposition progressive. L’EMDR ne la détrône pas : elle propose une autre entrée, parfois complémentaire, parfois plus confortable pour ceux que l’idée d’affronter directement la peur rebute.
| Critère | EMDR | TCC / exposition |
|---|---|---|
| Porte d’entrée | Le souvenir source, l’émotion | La confrontation graduée à la peur |
| Ce que l’on fait | Retraiter la scène d’origine | S’exposer, apprivoiser, réévaluer |
| Exposition réelle | Non requise en séance | Au cœur de la méthode |
| Niveau de preuve (phobies) | Encourageant, complémentaire | Solidement établi |
En pratique, le choix dépend de vous, de votre histoire, de vos préférences. Certains praticiens combinent les deux. Si votre phobie remonte à un événement identifiable, l’EMDR a du sens. Pour comprendre le socle de preuves de la méthode, notre article EMDR et stress post-traumatique détaille son terrain de référence.
🎯 Pour qui, et avec quelles limites
L’EMDR peut être une piste intéressante quand une phobie se rattache à un vécu précis, et quand l’évitement pèse sur la vie quotidienne. Elle s’intègre bien à un parcours déjà suivi médicalement. Mais elle ne convient pas partout ni à tout moment.
- Phobie reliée à un événement ou un contexte identifiable.
- Personne stabilisée, capable de tolérer un travail émotionnel.
- Envie d’un chemin qui ne passe pas d’abord par l’exposition frontale.
À l’inverse, prudence en cas d’état dissociatif marqué, d’épisode psychotique, de crise suicidaire ou d’instabilité majeure : le retraitement est alors différé. Repérer ces signaux fait partie du métier d’un praticien formé. Quand la phobie s’accompagne de crises, notre article sur les attaques de panique précise le cadre à respecter, et celui sur l’EMDR et l’anxiété replace la phobie dans la grande famille des troubles anxieux.
⏱️ Rythme, durée et effets entre les séances
Combien de temps ? La vraie réponse, c’est « ça dépend », et fuyez qui vous promet un chiffre magique. Une phobie simple, reliée à un souvenir net, peut se travailler en quelques séances. Une phobie ancienne, tissée à d’autres peurs ou à un climat plus large, demande davantage — parfois une dizaine de rendez-vous, précédés d’une phase de stabilisation. Le rythme est souvent hebdomadaire ou bimensuel au début, puis s’espace.
Entre deux séances, il n’est pas rare que des choses bougent : un rêve, un souvenir qui remonte, une émotion qui refait surface. C’est le signe que le cerveau poursuit son travail de retraitement en coulisses. Un bon praticien vous prévient et vous donne des repères pour traverser ces moments : revenir au lieu sûr, respirer, noter ce qui vient. Vous ne devez jamais rester seul face à une vague trop forte ; c’est tout l’intérêt d’un cadre solide.
Et l’après ? Le vrai test, c’est la vie réelle. Reprendre progressivement contact avec la situation évitée — l’avion, l’ascenseur, l’animal — permet de vérifier que la peur a bien perdu son emprise. Ce retour se fait à votre rythme, sans se forcer, souvent avec le soutien du praticien. La désensibilisation en séance et la confrontation douce au quotidien se répondent.
🔎 Toutes les phobies se travaillent-elles pareil ?
Non, et c’est justement la force d’un accompagnement sur mesure. Une phobie spécifique bien ciblée n’appelle pas la même stratégie qu’une phobie sociale diffuse ou qu’une agoraphobie installée. L’EMDR s’ajuste à la nature de la peur.
Les phobies spécifiques
Avion, hauteur, animaux, sang, espaces clos… La cible est souvent nette, l’événement d’origine parfois retrouvable. Beaucoup de personnes décrivent une baisse de l’anticipation : cette « peur d’avoir peur » qui, à elle seule, empoisonne les jours précédant l’épreuve. Quand elle recule, la marge de manœuvre revient.
La phobie sociale et l’agoraphobie
Là, la peur est plus enveloppante, plus liée à l’histoire de la personne et à son sentiment de sécurité. Le travail est en général plus long, plus progressif, et la stabilisation y prend une place centrale. On avance par étapes, sans jamais brusquer le système nerveux. Ces formes s’inscrivent dans la grande famille des troubles anxieux, où l’EMDR reste une pièce parmi d’autres d’un accompagnement global.
Le fil rouge dans tous les cas : on ne force rien, on respecte le rythme de chacun, et l’on garde à l’esprit que l’EMDR agit sur la charge émotionnelle plutôt que sur le raisonnement. D’où l’intérêt, souvent, de la combiner à d’autres outils.
💬 Idées reçues sur l’EMDR et les phobies
Quelques croyances méritent d’être remises à leur place, sans caricature.
- « L’EMDR efface la peur d’un coup. » Non. Elle réduit progressivement la charge du souvenir. La peur perd de son emprise, elle ne disparaît pas par magie.
- « C’est de l’hypnose. » Non. L’EMDR n’est ni de l’hypnose, ni de la sophrologie, ni de l’EFT. Vous restez conscient, les yeux ouverts, en lien avec le praticien.
- « Il faut revivre la scène en boucle. » Non. On ne cherche pas à vous replonger dans la souffrance ; on retraite, par courtes séries, dans un cadre sécurisé.
- « Une phobie de toujours ne se travaille pas. » Faux. Même ancienne, une phobie reliée à un souvenir peut se désensibiliser, avec du temps et de la méthode.
✅ Le bon réflexe avant de commencer
Le choix du praticien change tout. Renseignez-vous sur sa formation, sa façon de cadrer une séance, sa capacité à ralentir si l’émotion monte. Un professionnel sérieux ne vous précipite jamais vers la peur.
✅ Le bon réflexe : avant une première séance, conservez votre suivi médical, posez des questions sur le cadre (stabilisation, nombre de séances estimé, que faire si ça déborde) et assurez-vous que le praticien vous oriente vers un médecin dès que le sujet devient médical. Un cadre clair, c’est déjà de la sécurité.
Une dernière chose. L’objectif d’un travail EMDR sur une phobie, ce n’est pas de vous rendre indifférent au danger — une part de vigilance est saine. C’est de faire redescendre l’alarme à un niveau vivable : reprendre l’avion, entrer dans l’ascenseur, traverser la place sans que la peur décide à votre place. Retrouver de la liberté de mouvement, tout simplement. Pour les bases générales de la méthode, notre article de référence sur l’EMDR pose le décor complet.
Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ 
L’EMDR fonctionne-t-elle vraiment sur les phobies ?
L’EMDR donne des résultats encourageants sur les phobies, surtout quand la peur se rattache à un événement précis. Son niveau de preuve le plus solide concerne le stress post-traumatique ; pour les phobies, elle reste une approche complémentaire, sans promesse de disparition garantie de la peur.
Combien de séances d’EMDR pour une phobie ?
Cela dépend de l’ancienneté de la phobie et de la personne. Une peur reliée à un événement isolé peut demander quelques séances, tandis qu’une phobie ancienne en nécessite parfois une dizaine, avec une phase de stabilisation préalable. Aucun praticien sérieux ne promet un nombre fixe à l’avance.
EMDR ou TCC pour surmonter une phobie ?
La TCC, avec son exposition progressive, est la référence établie pour les phobies. L’EMDR propose un autre chemin, centré sur le souvenir source, parfois complémentaire ou plus confortable. Le choix dépend de votre histoire et de vos préférences ; un professionnel peut vous aider à décider.
L’EMDR oblige-t-elle à affronter directement l’objet de la peur ?
Non. Contrairement à l’exposition en TCC, l’EMDR travaille en séance sur le souvenir et la charge émotionnelle, sans confrontation réelle à l’objet phobique. C’est ce qui la rend parfois plus accessible aux personnes que l’idée d’affronter leur peur bloque.
L’EMDR peut-elle aggraver une phobie ?
Menée trop vite, sans stabilisation, elle peut réveiller des émotions fortes. C’est pourquoi un praticien formé installe d’abord des outils de régulation et respecte votre fenêtre de tolérance. Bien encadrée, l’EMDR reste une approche progressive et sécurisée.

Rédigé par
Sarah Rattana
Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».