Le lieu sûr en EMDR : à quoi il sert, comment on l’installe, et pourquoi il précède tout retraitement
Par Sarah Rattana
TEMPS DE LECTURE : 9 minutes
💡 En bref : le lieu sûr, ou lieu sécurisé, est une ressource intérieure installée en phase 2 du protocole EMDR, avant tout retraitement. Le praticien aide la personne à construire un endroit apaisant avec ses cinq sens, lui fait choisir un mot-clé, l’ancre par des stimulations bilatérales lentes, puis le teste sur une petite perturbation. Chez Harmonesis, aucun souvenir n’est retraité avant le troisième rendez-vous.
Quand j’ai construit le premier jour du niveau 1, j’ai placé le lieu sûr avant les mouvements oculaires. Certains stagiaires trouvent ça long : ils sont venus apprendre l’EMDR, pas la relaxation. Puis arrive la première pratique en binôme, quelqu’un pleure plus fort que prévu, et retrouve son lieu en trois respirations. Ce jour-là, plus personne ne râle. Voici comment on l’installe, ce qui coince souvent, et ce que vous pouvez en faire hors du cabinet.
À quoi sert le lieu sûr en EMDR ?
Le lieu sûr sert à revenir. C’est un endroit mental, réel ou imaginaire, que la personne peut rejoindre quand une émotion monte trop haut, pendant la séance comme entre deux rendez-vous. Notre manuel EMDR niveau 1 le décrit comme « un espace mental apaisant où le client peut se réfugier en cas de surcharge émotionnelle ». Il ne traite rien. Il n’efface pas un souvenir. Il donne au système nerveux un point d’appui connu, et c’est ce point d’appui qui rend possible le travail plus exigeant des phases 3 à 6.
Il a une seconde fonction, moins visible : il sert de test. Le manuel reprend les critères de stabilité proposés par le psychiatre Arne Hofmann, dont le « test du lieu sûr » : vérifier que la personne peut « créer et maintenir mentalement un espace imaginaire sécurisant ». Si elle n’y parvient pas, même après plusieurs essais, c’est une information clinique. Elle dit que le moment n’est pas encore venu d’aller vers le souvenir.
- Apaiser une activation qui monte, en séance ou dans la semaine.
- Clôturer une séance inachevée en phase 7, avec le contenant.
- Vérifier la capacité d’auto-apaisement avant tout retraitement.
- Donner à la personne un outil qu’elle garde bien au-delà de l’accompagnement.
Le manuel insiste sur ce retour régulier à propos des deuils compliqués : avant de revisiter un souvenir de perte, guider la personne dans la création d’un espace imaginaire sécurisant, puis « valider ce lieu sûr à chaque début de séance EMDR ». Concrètement, cela prend une minute. Le praticien prononce le mot-clé, la personne rejoint son lieu, dit ce qu’elle perçoit, et l’on vérifie que l’effet est toujours là avant d’ouvrir la cible du jour.
Comment installe-t-on un lieu sûr, étape par étape ?
L’installation prend en général une vingtaine de minutes, au deuxième rendez-vous. Voici la séquence que nous enseignons au niveau 1, telle qu’elle figure dans le manuel, avec les formulations que les stagiaires apprennent à dire sans les réciter.
- Inviter. Le praticien propose de laisser venir « un endroit, réel ou imaginaire, qui évoque pour vous un sentiment de calme, de tranquillité ou de sécurité ». Un lieu déjà visité, un lieu rêvé, ou une simple image.
- Explorer par les sens. Formes, couleurs, ce qu’on aperçoit en tournant sur soi, les sons, les odeurs, et même la saveur du lieu. Puis : « Qu’est-ce qui rend ce lieu si apaisant ? Comment vous sentez-vous en étant ici ? »
- Nommer. La question que je préfère dans tout le manuel : « Si ce lieu devenait une œuvre d’art, quel titre lui donneriez-vous ? » Ce titre devient le mot-clé.
- Ancrer. Le praticien reprend les mots de la personne et le mot-clé pendant quelques séries courtes et lentes de stimulations bilatérales, en vérifiant que l’état reste agréable.
- Tester avec une petite perturbation. La personne pense à un agacement récent et léger, puis rejoint son lieu grâce au mot-clé. On observe si le calme revient.
- Tester en autonomie. « Prenez un moment pour utiliser votre lieu sécurisé par vous-même, en repensant à une petite perturbation récente. » Le praticien se tait et observe.
Les deux derniers temps sont ceux que l’on saute le plus souvent. Ce sont pourtant les plus utiles. Notre guide de conduite de séance le formule sans détour : « Une ressource décrite mais impossible à mobiliser sous légère activation n’est pas encore une ressource suffisamment opérationnelle pour un travail intense. » Un lieu joli sur le papier ne suffit pas. Il doit fonctionner quand ça remue un peu.
⚠️ Précaution : Chez Harmonesis, la règle est de trois rendez-vous minimum avant tout retraitement : anamnèse au premier, explication et stabilisation au deuxième, phases 3 et 4 à partir du troisième si la personne est prête. Le lieu sûr s’installe au deuxième, jamais en fin de premier entretien pour « gagner du temps ».
Pourquoi les stimulations sont-elles lentes pendant l’installation ?
Parce qu’on ne cherche pas le même effet qu’en désensibilisation. En phase 4, les séries sont plus longues et plus rapides, pour relancer le traitement d’un souvenir. Pendant l’installation d’une ressource, on veut au contraire renforcer un état positif sans ouvrir de nouvelles associations. Quelques allers-retours à un rythme tranquille suffisent. Si une image parasite apparaît, le praticien arrête les stimulations et revient aux mots choisis par la personne.
En supervision, je vois parfois l’erreur inverse : un praticien enthousiaste enchaîne vingt balayages rapides sur la plage de son consultant, et la plage se remplit d’un souvenir de vacances qui a mal tourné. Rien de grave si l’on s’arrête à temps. Mais c’est exactement ce que la lenteur évite.
Quelles erreurs voit-on le plus souvent ?
| Erreur | Ce qui se passe | Ce que fait le praticien |
|---|---|---|
| Lieu chargé d’un souvenir | La maison d’une grand-mère décédée ramène le deuil | Chercher un lieu sans histoire, ou purement imaginaire |
| Lieu du quotidien actuel | Le salon devient le décor du conflit de la veille | Déplacer vers un lieu hors du quotidien |
| Présence d’une personne | Le lieu dépend d’une relation qui peut changer | Garder la sensation de soutien, sans la personne |
| Installation trop rapide | La ressource ne tient pas sous activation | Refaire les deux tests avant la phase 3 |
| Stimulations longues et rapides | Des associations négatives s’ouvrent | Arrêter, revenir aux mots, séries courtes |
Le cas le plus délicat est celui du lieu qui se « contamine » : il fonctionnait, puis une image désagréable s’y invite. On ne force pas. On en change, ou l’on passe à une autre ressource. Et certaines personnes n’ont jamais connu d’endroit où elles se sentaient en sécurité ; chercher dans le réel les renvoie à ce manque. L’imaginaire pur, une couleur, une lumière, marche alors souvent mieux.
Lieu sûr, contenant, ressource : quelle différence ?
Ces outils se complètent, et on les confond facilement. Le lieu sûr apaise et accueille. Le contenant met à distance ce qui déborde ; notre manuel le décrit comme « un contenant solide, comme une boîte ou un coffre, où vous pouvez déposer les pensées lourdes ou les émotions intenses ». La ressource, elle, renforce une capacité précise.
| Outil | À quoi il sert | Quand on l’utilise |
|---|---|---|
| Lieu sûr | Apaiser, retrouver un sentiment de sécurité | Phase 2, début et fin de séance, entre les séances |
| Contenant | Mettre de côté ce qui reste actif jusqu’à la séance suivante | Phase 7, séance inachevée, émotion envahissante |
| Ressource (qualité, souvenir aidant) | Renforcer courage, calme ou confiance | Préparation, scénario du futur, floatback avec ressource au niveau 2 |
| Flot de lumière, couleur ressource | Variante quand aucune image de lieu ne vient | Phase 2, personnes peu visuelles |
Que faire si aucune image apaisante ne vient ?
C’est fréquent, et ce n’est pas un échec. Certaines personnes ne « voient » pas d’images mentales ; d’autres en voient, mais rien d’apaisant. Le praticien change alors de porte d’entrée : une sensation, comme le poids d’une couverture, un son, comme la pluie sur un toit, une couleur que la personne imagine circuler dans son corps. Le manuel propose aussi le « repos ressource » : se sentir allongé sur une surface douce qui soutient tout le corps.
Si, après deux ou trois rendez-vous, aucune ressource ne tient, je conseille aux praticiens que je supervise de ne pas insister et de ralentir. Cette difficulté peut signaler une fragilité qui demande l’avis d’un médecin ou d’un psychologue, et un travail de stabilisation plus long. C’est la logique de la fenêtre de tolérance : on élargit d’abord, on retraite ensuite.
Peut-on installer un lieu sûr seul, chez soi ?
Oui, pour la partie apaisement, avec des limites claires. Un lieu sûr construit seul, sans stimulation bilatérale, reste un exercice de visualisation, proche de ce que proposent la sophrologie ou l’hypnose. Il aide à s’endormir ou à redescendre après une journée tendue. Ce qu’il ne fait pas : préparer un retraitement, ni servir de filet pour aller seul vers un souvenir douloureux. Nous détaillons ces limites dans l’article peut-on faire de l’EMDR soi-même.
- Choisissez un lieu sans lien avec une personne ou une période difficile.
- Parcourez-le par les cinq sens, lentement, pendant cinq minutes.
- Donnez-lui un titre, comme à un tableau.
- Associez-y un geste doux, bras croisés et tapotements lents sur les épaules : c’est le principe de l’étreinte du papillon.
✅ Le bon réflexe : Notez le titre de votre lieu et ses trois détails sensoriels les plus forts. Le cahier de pratique Harmonesis prévoit une ligne « Mot-clé personnel » pour cela. Relire trois mots suffit souvent à retrouver l’état.
Comment les stagiaires vivent-ils leur première installation ?
« J’ai choisi une plage, évidemment. Mon binôme m’a demandé quel goût avait l’air, et j’ai senti le sel. Le titre est venu tout seul : marée basse. Trois semaines plus tard, en pratique, un souvenir m’a submergée, et c’est ce mot qui m’a ramenée dans la pièce. »
Nadia, 44 ans, ancienne assistante sociale, Lille
Comment le lieu sûr s’apprend-il dans la formation EMDR Harmonesis ?
Dans notre formation EMDR en 6 jours (148 heures, dont 100 heures de mise en situation professionnelle documentées, 2 500 €), le lieu sûr est pratiqué en binôme dès le premier jour, avec les respirations, le contenant, le flot de lumière et la couleur ressource. Chaque stagiaire l’installe et se le fait installer. On apprend autant en étant guidé qu’en guidant.
Au niveau 2, il revient sous d’autres formes : floatback avec ressource, CIPOS, remise à zéro émotionnelle, et système des 5 vitesses de la Sécurité Intégrative, où la vitesse 2 est entièrement consacrée à stabiliser. Le lieu sûr reste la base. Les 8 phases du protocole ne commencent vraiment qu’une fois cette base posée.
Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ 
Le lieu sûr est-il obligatoire avant une séance d’EMDR ?
Dans le protocole standard, une ressource d’apaisement est installée en phase 2, avant tout retraitement, et le lieu sûr est la plus courante. Il peut être remplacé par une autre ressource si aucune image ne convient : couleur, lumière, ancrage corporel. L’indispensable est que la personne dispose d’un moyen éprouvé de revenir au calme. Chez Harmonesis, le retraitement n’intervient qu’à partir du troisième rendez-vous.
Le lieu sûr peut-il être un lieu réel ?
Oui, un lieu réel convient s’il n’est lié à aucune période ou personne difficile. Une plage, une forêt, un banc de jardin fonctionnent souvent bien. On évite les lieux du quotidien actuel, comme le salon ou le bureau, qui peuvent se charger d’un conflit récent. Un lieu entièrement imaginaire est tout aussi valable.
Une personne peut-elle faire partie du lieu sûr ?
On le déconseille en général, car le lieu dépendrait alors d’une relation qui peut changer ou se tendre. Un animal, une présence bienveillante imaginaire ou la simple sensation d’être soutenu posent moins de difficulté. Le praticien garde la qualité que la personne apporte, sans la personne elle-même. Avec les enfants, une figure protectrice imaginaire est parfois choisie.
Combien de temps dure l’installation d’un lieu sûr ?
L’installation complète prend le plus souvent une vingtaine de minutes, tests compris. L’exploration sensorielle et le choix du mot-clé occupent l’essentiel du temps. Les deux tests, avec une légère perturbation puis en autonomie, ne doivent pas être raccourcis. Le lieu est ensuite revérifié brièvement au début des séances suivantes.
Peut-on changer de lieu sûr d’une séance à l’autre ?
Oui, et c’est parfois nécessaire. Un lieu peut perdre son effet ou se charger d’une image désagréable après un événement de vie. Le praticien en installe alors un nouveau selon la même séquence. Une personne peut aussi disposer de deux ou trois ressources différentes selon les situations.
Le lieu sûr fonctionne-t-il avec les enfants ?
Oui, souvent très bien, car les enfants accèdent facilement à l’imaginaire. On l’adapte avec un dessin du lieu, une cabane, un héros protecteur, des mots simples et des tapotements plutôt que des mouvements oculaires. L’accord et la présence des parents font partie du cadre. Accompagner un enfant demande une formation et une supervision adaptées.
Faut-il des mouvements oculaires pour installer un lieu sûr ?
Non. Les stimulations bilatérales peuvent être visuelles, tactiles ou auditives, et les tapotements sur les genoux ou les mains sont très utilisés pour les ressources. Ce qui compte est la lenteur et la brièveté des séries, pour renforcer l’état positif sans ouvrir d’associations. Le lieu sûr peut aussi se pratiquer sans stimulation, comme une simple visualisation.
Que faire si le lieu sûr déclenche une émotion négative ?
Le praticien arrête immédiatement les stimulations et ramène la personne dans la pièce, par le regard, la respiration et les appuis. On ne cherche pas à comprendre sur le moment ce qui s’est passé. Le lieu est abandonné au profit d’une autre ressource, souvent plus imaginaire ou plus corporelle. Si aucune ressource ne tient, la stabilisation se prolonge avant tout retraitement.

Rédigé par
Sarah Rattana
Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».