EMDR et le deuil : traverser la perte

Perdre quelqu’un, c’est apprendre à vivre avec une absence qui ne comble jamais. Le deuil a son temps, ses vagues, ses jours sans. La plupart du temps, il chemine — douloureusement, mais il chemine. Parfois, pourtant, il se bloque. Une image reste figée, un souvenir tourne en boucle, et le chagrin se transforme en quelque chose de plus lourd encore. C’est là que certaines personnes se demandent si l’EMDR pourrait les aider.

Disons-le d’emblée, avec le respect que le sujet mérite : l’EMDR n’efface pas la personne aimée et ne raccourcit pas le deuil. Elle peut, dans un cadre précis, aider à retraiter les images les plus dures pour laisser de nouveau place au souvenir apaisé. Voyons ce que cela signifie vraiment, et surtout dans quelles limites.

🕯️ Le deuil n’est pas une maladie

Commençons par une évidence qu’on oublie trop souvent : le deuil est une réaction normale, humaine, à une perte. Ce n’est pas un trouble à « soigner ». La tristesse, la colère, la sidération, la culpabilité, l’impression que le monde a perdu ses couleurs — tout cela fait partie du chemin. Vouloir aller trop vite, ou attendre de « tourner la page », passe à côté de ce qu’est un deuil : non pas oublier, mais réapprendre à vivre avec le manque.

Ce temps varie énormément d’une personne à l’autre. Il n’existe pas de calendrier, pas de « bonne façon » de faire son deuil. Un deuil dit normal évolue par vagues, avec des périodes plus douces qui reviennent peu à peu, sur des mois. La douleur ne disparaît pas ; elle change de nature.

💡 À retenir : traverser un deuil, ce n’est pas effacer l’être aimé, ni « s’en remettre » comme d’une grippe. C’est retrouver la capacité de penser à la personne sans être submergé, et de continuer à vivre en gardant sa place au fond de soi.

⚖️ Deuil qui chemine, deuil qui se bloque : quelques repères

Si le deuil est normal, il arrive qu’il se complique. On parle alors de deuil compliqué ou prolongé lorsque la souffrance reste intense, envahissante, et fige la personne dans le temps bien au-delà de ce que l’on observe habituellement. Ce n’est pas une question de « force de caractère » — c’est une souffrance qui mérite d’être accompagnée. Voici, à titre indicatif et sans valeur de diagnostic, quelques repères.

Deuil qui chemineDeuil qui se bloque (à faire évaluer)
La douleur évolue par vagues, avec des accalmiesLa souffrance reste aussi vive, figée dans le temps
On peut évoquer la personne, même dans les larmesImages intrusives, ruminations envahissantes
La vie quotidienne reprend peu à peuRepli, incapacité durable à fonctionner
Le souvenir redevient peu à peu supportableCulpabilité massive, idées noires, désespoir
Repères indicatifs — seul un professionnel de santé peut évaluer une situation

Attention, ces repères ne remplacent pas un avis médical. Certaines circonstances rendent le deuil plus fragile : une mort brutale, violente, un suicide, la perte d’un enfant, un décès dont on a été témoin. Dans ces cas, la scène de la perte peut s’imprimer comme un véritable traumatisme. Et c’est précisément sur cette dimension que l’EMDR peut avoir un rôle.

⚠️ Précaution : si la souffrance vous submerge, si des idées noires apparaissent, ne restez pas seul. Parlez-en à votre médecin, ou contactez le 3114, numéro national de prévention du suicide (gratuit, 24 h/24). Un deuil qui se bloque n’est pas une faiblesse ; c’est un signal qui appelle un accompagnement professionnel.

🧠 Pourquoi l’EMDR peut aider dans un deuil difficile

L’EMDR — Eye Movement Desensitization and Reprocessing, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires — a été développée par Francine Shapiro à la fin des années 1980, d’abord pour le psychotraumatisme. Son modèle, le Traitement Adaptatif de l’Information, part d’un constat : un souvenir chargé d’une émotion trop intense reste « mal rangé » dans le cerveau. Il se rejoue tel quel, avec toute sa violence, dès qu’un détail le réactive.

Dans un deuil qui se bloque, ce sont souvent ces images précises qui coincent : le moment de l’annonce, la chambre d’hôpital, le dernier regard, une parole qu’on n’a pas pu dire. Elles reviennent en boucle et empêchent l’esprit d’accéder aux souvenirs plus doux. La personne voudrait se rappeler un sourire, et c’est la scène de la fin qui surgit.

Cette intrusion n’a rien d’un caprice de la mémoire. Un souvenir trop violent reste stocké « à part », avec sa charge intacte, comme s’il n’avait jamais pu être digéré. Tant qu’il n’est pas retraité, il fait barrage : impossible de penser sereinement au défunt, puisque la même image douloureuse revient se placer devant. C’est cette barrière, et elle seule, que l’EMDR cherche à lever — pour rendre au reste de la relation son droit d’exister.

L’EMDR travaille sur ces cibles. Grâce à la stimulation bilatérale alternée (mouvements oculaires, tapotements, sons alternés gauche-droite), elle accompagne le cerveau pour retraiter ces images douloureuses et en abaisser la charge. L’objectif n’est jamais d’oublier le défunt. Au contraire : c’est de desserrer l’étreinte des images traumatiques pour que la mémoire de la relation, dans toute sa richesse, puisse de nouveau exister.

Un niveau de preuve à situer honnêtement

Soyons clairs sur la science. L’indication la mieux validée de l’EMDR — reconnue par l’OMS en 2013 et par la Haute Autorité de Santé — reste le stress post-traumatique. Pour le deuil en tant que tel, l’EMDR intervient en complément, avec un recul plus modeste. Elle est surtout pertinente quand le deuil se double d’une composante traumatique. Elle ne se substitue jamais à un suivi médical ou psychologique.

🎯 Ce que l’EMDR vise, et ce qu’elle ne fait pas

Il faut être délicat ici, car les attentes sont souvent chargées d’espoir et de douleur. L’EMDR ne « répare » pas la perte. Elle ne fait pas disparaître le chagrin, qui a sa légitimité. Elle agit sur un point précis : la charge traumatique de certains souvenirs.

  • ✔️ Retraiter les images intrusives (l’accident, l’annonce, l’agonie) ;
  • ✔️ Alléger la culpabilité irrationnelle (« j’aurais dû être là ») ;
  • ✔️ Redonner accès aux souvenirs apaisés de la relation ;
  • ✖️ Effacer le défunt ou la peine du manque ;
  • ✖️ Remplacer un suivi médical ou un accompagnement de deuil ;
  • ✖️ Poser un diagnostic ou traiter une dépression.

Le deuil garde sa part incompressible. Ce que l’EMDR peut offrir, c’est de ne plus être prisonnier des pires images, pour que le chagrin retrouve un chemin vivable.

Il faut aussi entendre une crainte fréquente : « Si je vais mieux, est-ce que je trahis la personne ? » Cette question, poignante, revient souvent. Or aller mieux ne signifie pas aimer moins, ni oublier. Un praticien attentif accueille cette culpabilité sans la balayer, et le travail ne cherche jamais à « solder » une relation. Continuer à vivre, à sourire de nouveau, ce n’est pas effacer : c’est porter la mémoire autrement, avec un peu moins de douleur brute et un peu plus de tendresse.

🛋️ Comment se déroule un accompagnement respectueux

Un bon accompagnement ne se précipite jamais vers les mouvements oculaires. Il commence par créer de la sécurité. C’est le fil rouge de l’approche que nous transmettons chez Harmonesis, la Sécurité Intégrative : on ne touche au souvenir douloureux que lorsque la personne est stabilisée et prête.

Le travail suit le protocole en 8 phases, du recueil de l’histoire à la réévaluation. Les premiers rendez-vous sont consacrés à l’anamnèse et à la stabilisation : mise en place d’un « lieu sûr », d’outils de régulation, repérage des signaux de dissociation. On ne retraite un souvenir qu’ensuite. Rappelons-le : les 8 phases ne sont pas 8 séances, et un accompagnement peut aller de quelques rendez-vous à une vingtaine.

  1. On retrace votre histoire et l’on identifie, avec vous, les images qui coincent.
  2. On installe les ressources de sécurité et de régulation.
  3. On ne retraite la scène douloureuse que lorsque vous êtes prêt, à votre rythme.
  4. On veille, en clôture, à toujours ramener au calme avant de se quitter.

Cette prudence n’est pas un détail. Aller trop vite sur un deuil traumatique, sans stabilisation, c’est risquer de rouvrir la douleur sans filet. La notion de fenêtre de tolérance — cette zone où l’on ressent sans être débordé — guide chaque étape. Un praticien attentif dose, ralentit, et sait passer la main vers un médecin ou un psychologue si la situation le demande. Ce discernement fait partie des indications et contre-indications qu’un professionnel formé maîtrise.

🤝 Le deuil ne se traverse pas seul

Aucune thérapie, aussi bien menée soit-elle, ne remplace ce qui aide vraiment à traverser une perte : le lien. Les proches qui restent là, même maladroits. Les rituels qui donnent une forme au chagrin. Le temps, aussi, qui ne guérit pas mais qui apprivoise. L’EMDR, quand elle a sa place, s’ajoute à cet écosystème de soutien ; elle ne s’y substitue jamais.

Plusieurs appuis existent, et rien n’oblige à choisir :

  • Les groupes de parole : se retrouver avec d’autres personnes endeuillées rompt l’isolement et déculpabilise. On y découvre qu’aucune émotion n’est « anormale ».
  • Les associations d’accompagnement au deuil : certaines proposent écoute et soutien, parfois spécialisés (perte d’un enfant, deuil après suicide).
  • Le psychologue : pour un espace à soi, où déposer ce qu’on ne dit pas aux proches.
  • Le médecin traitant : pivot de l’orientation, surtout si le sommeil, l’appétit ou l’humeur se dégradent durablement.

Ce qui distingue l’EMDR, dans ce paysage, c’est son angle très ciblé : la charge traumatique de certaines images. Pour un deuil qui chemine sans se bloquer, ces autres soutiens suffisent souvent. L’EMDR entre en jeu quand une scène précise reste plantée là, comme une écharde, et empêche le reste du deuil de faire son travail.

💬 Pour qui, et un témoignage

L’EMDR peut intéresser les personnes dont le deuil s’accompagne d’images qui hantent, de ruminations, ou d’une composante de choc — un décès brutal, dont on a été témoin. Elle ne s’adresse pas à un deuil qui suit son cours : celui-ci a besoin de temps, de proches, parfois d’un groupe de parole, pas forcément d’une thérapie. Si l’anxiété domine votre tableau, l’article sur l’EMDR pour l’anxiété et les troubles anxieux pourra aussi vous éclairer.

« Après l’accident de mon frère, je ne voyais plus que la scène. Impossible de me souvenir de lui autrement. On a travaillé cette image, doucement, sur plusieurs séances. Elle est toujours là, mais elle ne prend plus toute la place. Aujourd’hui, quand je pense à lui, je revois parfois son rire. Je ne pensais plus ça possible. »

Karim, 38 ans, ancien technicien, Montpellier

Ce témoignage dit l’essentiel : on ne vise pas l’oubli, mais le retour possible des souvenirs vivants. Pour comprendre plus largement ce qu’est cette approche, notre page dédiée à l’EMDR pose les bases.

✅ Vers qui se tourner

Face à un deuil qui pèse trop, le premier réflexe reste le médecin traitant. Il peut évaluer la situation, écarter une dépression, et orienter vers le bon professionnel. L’Assurance Maladie détaille d’ailleurs, sur son site, à qui s’adresser pour être aidé sur le plan psychologique, y compris via le dispositif « Mon soutien psy ».

Le bon réflexe : ne portez pas ce poids seul. Un médecin, un psychologue, une association d’accompagnement au deuil, un groupe de parole : chaque appui compte. Si vous envisagez l’EMDR, choisissez un praticien formé, qui prend le temps de la sécurité avant tout retraitement.

Prenez aussi le temps de choisir la personne qui vous accompagnera. Un praticien EMDR sérieux vous explique sa démarche, respecte vos limites, ne promet jamais de « guérir » votre deuil et travaille en lien avec votre médecin si nécessaire. Il sait reconnaître les moments où il faut ralentir, voire orienter vers une prise en charge médicale. Cette humilité fait partie du soin : face à une perte, on n’avance jamais en force, mais avec précaution et respect.

Le deuil n’est pas un problème à résoudre. C’est une traversée. L’EMDR, dans les situations où la perte s’est imprimée comme un choc, peut aider à alléger le plus lourd du fardeau. Le reste — le manque, l’amour qui demeure — appartient à votre chemin, et personne ne devrait vouloir vous en priver.

Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

Sarah Rattana, responsable pédagogique EMDR

Rédigé par

Sarah Rattana

Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».