séance de psychothérapie où une femme échange avec son psychologue assise sur un canapé.

Le plan de ciblage en EMDR : construire la carte des souvenirs à retraiter

💡 En bref : le plan de ciblage est la carte des souvenirs et des situations à retraiter en EMDR, construite en phase 1. Il organise un problème actuel en 3 temps : les déclencheurs du présent, les souvenirs sources du passé, les scénarios du futur. Il fixe l’ordre de travail et évolue au fil des séances. Chez Harmonesis, aucune cible n’est retraitée avant le troisième rendez-vous.

Quand un consultant arrive, il apporte rarement un souvenir. Il apporte un problème : « je panique dès qu’on me demande de prendre la parole », « je ne supporte pas qu’on hausse le ton ». La tentation, pour un praticien débutant, est de chercher tout de suite le souvenir le plus dur et de s’y attaquer. J’ai vu cette précipitation bien des fois en supervision. Le plan de ciblage sert exactement à l’éviter : il transforme une plainte en carte, et la carte en ordre de travail.

Qu’est-ce qu’un plan de ciblage en EMDR ?

C’est un document de travail, construit avec la personne, qui recense les éléments à retraiter pour répondre à sa demande. Notre manuel EMDR niveau 1 le présente ainsi : « Le plan de ciblage est structuré en trois temps – présent, passé, futur – afin de cartographier les éléments clés du vécu du client. » Chaque élément de la carte peut devenir une cible, c’est-à-dire le point d’entrée d’un retraitement : une image, un instant, une sensation, un déclencheur.

Le plan n’est pas une biographie. La feuille de route pédagogique de nos formateurs insiste : il faut éviter une phase 1 trop longue ou trop floue, car « le but n’est pas de tout explorer mais de cartographier les points de travail prioritaires ». On reste centré sur la demande. Une personne qui consulte pour une peur de conduire n’a pas à raconter toute son enfance au premier rendez-vous.

Pourquoi ne retraite-t-on pas seulement le souvenir le plus douloureux ?

Parce qu’un problème actuel est rarement branché sur un seul souvenir. Le modèle du traitement adaptatif de l’information, qui fonde l’EMDR, décrit la mémoire en réseaux : des souvenirs reliés par une émotion, une sensation ou une croyance commune. Une panique en réunion peut être alimentée par une humiliation au collège, une remarque d’un père à table, un premier entretien raté. Retraiter l’un sans les autres laisse souvent le réseau actif.

Francine Shapiro a formalisé cette idée dans le protocole en trois volets, que notre manuel reprend : retraiter les souvenirs du passé « qui ont contribué à la problématique actuelle », travailler les déclencheurs du présent « pour réduire l’impact des souvenirs traumatiques », préparer le futur « pour anticiper les situations potentielles à risque ». Le plan de ciblage est la traduction concrète de ces trois volets pour une personne donnée.

Et le souvenir le plus douloureux n’est pas forcément la meilleure première cible. Il peut être trop chargé pour la stabilité du moment, ou n’être qu’une branche d’un souvenir plus ancien, plus discret, qui organise tout le reste.

Comment le plan se construit-il pendant la phase 1 ?

Sur un ou deux entretiens, par des questions précises plutôt que par un récit libre. Notre manuel décrit la méthodologie de la phase 1 en sept étapes, que les stagiaires pratiquent en binôme au niveau 1.

  1. Clarifier la demande : quelle est la raison principale de la consultation, qu’attend la personne de l’EMDR ?
  2. Analyser l’environnement : où, quand, avec qui les réactions apparaissent, et à quelle fréquence.
  3. Explorer les déclencheurs : ce qui aggrave le problème, et les contextes où il s’apaise.
  4. Remonter aux expériences passées : « Avez-vous déjà ressenti ces émotions à un autre moment de votre vie ? Pouvez-vous vous rappeler la première fois ? »
  5. Projeter un futur sans le problème, avec la question miracle : pendant la nuit, le problème a disparu ; au réveil, qu’est-ce qui serait différent ?
  6. Renforcer cette image du futur : une carte postale envoyée dans un an, un scénario de film.
  7. Repérer risques et bénéfices : qu’est-ce qui pourrait devenir difficile si le problème disparaissait ?

Le manuel ajoute un geste simple que j’aime beaucoup : poser une ligne du temps et y placer « tous les événements pénibles, dont il se serait bien passé ». Pas besoin de détails. Un titre suffit : « le déménagement à 8 ans », « l’accident de scooter ». On repère aussi les ressources, ces moments où la personne a fait face, même partiellement.

À quoi ressemble un plan de ciblage concret ?

Voici un exemple simplifié, inspiré des cas travaillés en formation : une consultante de 35 ans vient pour une panique qui la saisit dès qu’elle doit parler en réunion.

Passé : souvenirs sourcesPrésent : déclencheursFutur : scénarios
Exposé au collège, moqueries de la classe (12 ans)Réunion d’équipe du lundiPrésenter le bilan annuel en mars
Remarque du père à table : « tais-toi, tu dis des bêtises » (8 ans)Visioconférence avec la directionPrendre la parole au mariage de sa sœur
Premier entretien d’embauche raté (23 ans)Un collègue qui soupire pendant qu’elle parlePoser une question pendant une formation
Ressource : discours réussi au pot de départ d’une amieCognition négative commune : « je suis nulle »Cognition positive visée : « j’ai le droit de m’exprimer »

Ce tableau montre plusieurs choses. Les souvenirs sont reliés par une même cognition négative, « je suis nulle », signe qu’ils appartiennent au même réseau. Les déclencheurs sont concrets et récents. Les scénarios du futur sont datés et réalistes. Et une ressource apparaît dès le départ : elle servira en phase 2. Pour formuler les phrases de la dernière ligne, voir notre article sur les cognitions négatives et positives.

Comment le floatback aide-t-il à trouver la cible d’origine ?

Le floatback part d’une émotion ou d’une sensation actuelle et laisse la personne « flotter en arrière » vers une expérience plus ancienne qui lui ressemble. Il sert quand le lien avec le passé n’est pas évident. Notre manuel niveau 1 le mentionne dès la phase 1, en renvoyant au niveau 2 pour la technique : « Utiliser des techniques telles que le Floatback ou le Pont d’affect pour remonter aux souvenirs initiaux. »

Le manuel EMDR niveau 2 d’Harmonesis en décrit une version conversationnelle, hors stimulation, avec des questions comme : « Quand vous ressentez cette émotion, est-ce que cela vous rappelle quelque chose de plus ancien ? » ou « Si cette sensation avait une racine, elle serait dans quelle période de votre vie ? » Il précise ce que permet ce pont d’affect verbal : « faire le lien passé-présent sans activation excessive » et « préparer des cibles pour une séance ultérieure ». Préparer, pas ouvrir.

Deux précautions encadrent l’outil. Ne rien interpréter : ce qui vient est noté tel quel, sans chercher de vérité historique. Et ne pas forcer : si rien ne remonte, on ne fabrique pas de souvenir. Le floatback fait partie des protocoles avancés du niveau 2, avec ses variantes en cours de retraitement.

Dans quel ordre traite-t-on les cibles ?

Dans le protocole standard, l’ordre est passé, présent, futur. On commence par le souvenir source le plus ancien qui reste abordable, parce que le retraiter désactive souvent une partie des déclencheurs actuels. On reprend ensuite les déclencheurs encore chargés. On termine par les scénarios du futur, pour installer une réponse nouvelle. C’est pour cela qu’un plan de ciblage se déroule sur plusieurs séances, et que le déroulé d’une séance en 8 phases se répète cible après cible.

Cet ordre n’est pas une obligation. Pour les personnes fragiles ou marquées par des traumas complexes, notre manuel niveau 2 enseigne le protocole de traitement inversé, qui « commence par les projections anxieuses vers le futur, puis les déclencheurs du quotidien, avant de remonter vers les souvenirs du passé ». Et le système des 5 vitesses de la Sécurité Intégrative permet de choisir, séance par séance, le bon point d’entrée.

  • Souvenir clair, activation tolérable : ordre standard, en commençant par le souvenir source (vitesse 5).
  • Anticipation anxieuse au premier plan : commencer par le futur (vitesse 1).
  • Déclencheur actuel envahissant : apaiser d’abord le présent (vitesse 4).
  • Instabilité ou dissociation : aucune cible pour l’instant, stabilisation (vitesse 2).

Quelles cibles ne touche-t-on pas au premier rendez-vous ?

Aucune, pour ce qui est du retraitement. Le premier rendez-vous sert à comprendre et à construire la carte, pas à ouvrir un souvenir. Et même pendant l’anamnèse, certains éléments sont seulement nommés, jamais explorés en détail : un souvenir d’agression, un deuil brutal, un événement récent encore à vif, une période de l’enfance dont la personne parle le regard voilé. On note un titre, on observe comment la personne réagit en l’évoquant, et l’on passe à la suite.

C’est d’ailleurs l’un des tests de stabilité repris dans notre manuel : le test de l’anamnèse, qui consiste à « déterminer si le client peut évoquer des souvenirs traumatiques sans être submergé par l’émotion ». Une personne qui décroche en évoquant simplement un titre donne une information précieuse pour la suite du plan. Pour les souvenirs d’enfance, nous détaillons ces précautions dans EMDR et traumatismes de l’enfance.

⚠️ Précaution : Chez Harmonesis, la règle des trois rendez-vous minimum s’applique à chaque accompagnement : premier rendez-vous pour l’anamnèse et le plan de ciblage, deuxième pour l’explication et la stabilisation, retraitement à partir du troisième si la personne est prête. Un plan de ciblage bien construit ne raccourcit pas ce délai.

Le plan de ciblage peut-il changer en cours de route ?

Oui, et c’est normal. Notre feuille de route pédagogique le rappelle : « un plan de ciblage est évolutif : il se précise au fil des phases ». Pendant un retraitement, un souvenir inattendu surgit ; notre guide de conduite de séance demande de le suivre s’il appartient au même canal, ou de le « noter comme cible future s’il détourne le travail ». En phase 8, si une nouvelle priorité apparaît, la consigne est simple : « réviser le plan de traitement ».

« Je suis venue pour mes crises en réunion, persuadée que tout venait d’un exposé raté au collège. Le plan de ciblage a fait apparaître autre chose, une phrase de mon père à table. C’est par là qu’on a commencé, à la troisième séance. Le collège, ensuite, pesait beaucoup moins lourd. »

Aurélie, 35 ans, cheffe de projet, Rennes

Savoir construire et faire évoluer ce plan est aussi un bon repère pour choisir un praticien : retraiter un souvenir dès le premier entretien, sans carte ni stabilisation, ne correspond pas au cadre que nous enseignons. D’autres critères sont listés dans trouver un bon praticien EMDR.

Comment apprend-on à construire un plan de ciblage ?

En le faisant, sur les histoires réelles d’un binôme, avec un formateur qui relit. Dans notre formation EMDR en 6 jours (148 heures dont 100 heures de mise en situation professionnelle, 2 500 €), la phase 1 est travaillée dès le premier jour du niveau 1 : questions sur la demande, ligne du temps, question miracle. Au niveau 2, les stagiaires ajoutent le floatback, la flèche descendante, le génogramme et le traitement inversé, qui affinent la carte quand l’histoire est fragmentée.

Les 100 heures de mise en situation documentées permettent ensuite de construire des plans complets, puis d’en discuter en supervision. C’est souvent là que les stagiaires mesurent combien une bonne carte fait gagner de temps, et de sécurité, pour tout ce qui suit.

Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

Sarah Rattana, responsable pédagogique EMDR

Rédigé par

Sarah Rattana

Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».