Homme en stress

EMDR pour les métiers exposés : soignants, pompiers, policiers, militaires

💡 En bref : l’EMDR peut accompagner les professionnels exposés à des scènes violentes à répétition : soignants, pompiers, policiers, militaires. Le trauma y est souvent cumulatif, fait d’une série d’interventions plutôt que d’un événement unique. Le praticien travaille en complément des dispositifs internes et de la médecine du travail, commence par la stabilisation et respecte trois rendez-vous minimum avant tout retraitement.

Dans chaque promotion, il y a au moins une infirmière, un ancien sapeur-pompier ou une gendarme en reconversion. Ils ne viennent pas pour eux, disent-ils. Et puis, au deuxième jour du niveau 1, pendant la pratique en binôme, quelque chose remonte : une intervention d’il y a dix ans, un enfant, une odeur. Je l’ai vu assez souvent pour savoir que ces métiers portent un poids particulier, et qu’on ne l’aborde pas comme un accident de voiture isolé.

Pourquoi l’exposition répétée finit-elle par peser ?

L’exposition répétée pèse parce que le cerveau n’a pas le temps de digérer une scène avant la suivante. Le modèle du traitement adaptatif de l’information, base théorique de l’EMDR, décrit un système qui intègre normalement les expériences difficiles. Chez un urgentiste ou un policier, ce système reçoit une nouvelle charge avant d’avoir fini de traiter la précédente. Chaque intervention, prise seule, semble supportable. Leur accumulation ne l’est plus.

La culture de ces métiers renforce le phénomène. On apprend à tenir, à mettre de côté, à faire de l’humour noir en salle de repos. Ces stratégies protègent pendant l’action. Elles deviennent un piège quand elles empêchent de repérer que le stock déborde. Beaucoup de professionnels consultent au moment où une scène banale, presque anodine, déclenche une réaction qu’ils ne comprennent pas.

Quels signes doivent alerter chez un professionnel exposé ?

Les signes les plus parlants sont l’hypervigilance, le cynisme qui envahit tout et les cauchemars. Ils s’installent souvent lentement, si bien que l’entourage les repère avant la personne elle-même.

  • Hypervigilance en dehors du service : scruter les sorties d’un restaurant, sursauter au bruit d’une sirène, garder le dos au mur.
  • Cynisme ou détachement qui déborde sur la vie privée, avec une difficulté à ressentir de l’émotion devant ses proches.
  • Cauchemars récurrents, souvent mélangés, où plusieurs interventions se superposent.
  • Évitement de certains types de missions, de certains quartiers, de certains services.
  • Irritabilité, consommation d’alcool ou de somnifères qui augmente pour « décrocher ».
  • Une scène précise qui revient sans prévenir, en images, en sons ou en odeurs.

Aucun de ces signes, pris isolément, ne dit qu’il existe un trauma. Un soignant peut dormir mal pendant une période de gardes chargée sans que cela aille plus loin. Ce qui doit alerter, c’est la durée, le cumul de plusieurs signes et leur débordement sur la vie hors travail. Les conjoints le formulent souvent mieux que les intéressés : « il n’est plus là, même quand il est là ». Si vous vous reconnaissez dans trois ou quatre de ces descriptions depuis plusieurs semaines, parlez-en d’abord à votre médecin traitant ou au médecin du travail. Ce premier échange permet de faire le point sans engager tout de suite un travail sur les souvenirs.

Que peut retraiter l’EMDR, et qu’est-ce qui relève d’autres professionnels ?

L’EMDR peut retraiter des souvenirs précis, des déclencheurs actuels et des anticipations. Elle ne traite pas l’organisation du travail, les effectifs, les horaires ni les conflits hiérarchiques. Un policier qui revit une interpellation violente peut travailler ce souvenir. Un soignant épuisé par des gardes à répétition a d’abord besoin que sa situation soit évaluée par la médecine du travail et par son médecin. Notre article sur l’EMDR et le burn-out détaille cette frontière.

Certains signes imposent une orientation médicale avant toute séance : idées suicidaires, consommation importante d’alcool ou de substances, insomnie totale, symptômes qui empêchent de travailler. Le stress post-traumatique relève d’un diagnostic médical. L’EMDR en est une indication de référence dans les recommandations internationales, comme nous l’expliquons dans notre article sur l’EMDR et le stress post-traumatique, mais le praticien EMDR intervient en complément du médecin et du psychiatre.

⚠️ Précaution : Idées noires, envie d’en finir, pensées de se faire du mal : appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et ouvert 24 h/24, et contactez votre médecin. Ces signes passent avant tout travail sur les souvenirs.

Quels dispositifs existent déjà pour ces professionnels ?

La plupart de ces métiers disposent de ressources internes, souvent mal connues. Le praticien EMDR libéral n’est qu’une pièce de l’ensemble. Voici les principaux dispositifs, à vérifier selon votre employeur et votre statut.

DispositifPour quiCe qu’il apporte
Cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP)Victimes et impliqués d’un événement collectif graveSoutien immédiat et orientation dans les jours qui suivent
Médecine du travail, service de prévention et de santé au travailSalariés et agents publicsÉvaluation de l’aptitude, aménagements, orientation vers le soin
Psychologues des services d’incendie et de secoursSapeurs-pompiers professionnels et volontairesDébriefings, soutien après intervention difficile
Soutien psychologique de la police et de la gendarmeriePoliciers et gendarmesÉcoute, suivi après un événement grave, orientation
Service de santé des arméesMilitaires et anciens militairesSuivi médical et psychologique, prise en charge des blessures psychiques
Cabinet libéral de praticien EMDRTout professionnel, en complémentRetraitement de souvenirs précis, travail des déclencheurs, hors hiérarchie

L’intérêt d’un cabinet libéral, pour certains, tient justement à la distance avec l’institution. Rien de ce qui se dit en séance ne remonte à l’employeur. Pour d’autres, le cadre interne est plus rassurant. Les deux peuvent coexister, à condition que la personne en informe chaque intervenant si elle le souhaite.

Comment travailler une série d’interventions plutôt qu’un souvenir unique ?

On travaille une série en regroupant les souvenirs par thème, puis en choisissant une scène représentative de chaque groupe. Un pompier ne retraitera pas trois cents interventions une par une. Le praticien l’aide à construire un plan de ciblage : les accidents d’enfants, les suicides, les interventions où il s’est senti en danger. Dans chaque groupe, on repère le premier souvenir, le pire et le plus récent. Le retraitement d’une scène représentative se généralise souvent aux scènes voisines. Nous détaillons cette méthode dans notre article sur le plan de ciblage en EMDR.

Notre guide de conduite de séance place en « feu orange » le cas d’un « souvenir très diffus, préverbal ou cumulatif sans ressources suffisamment solides ». La conduite est claire : revenir aux vitesses 1 à 4, renforcer la préparation, solliciter la supervision. Avec ces publics, la vitesse 4 du manuel de niveau 2, « apaiser le présent », est souvent un bon point de départ : on désensibilise les déclencheurs actuels (sirène, odeur, type d’appel) avant d’aborder les souvenirs sources.

Que devient le secret professionnel pendant une séance d’EMDR ?

Le secret professionnel du consultant reste entier, parce que l’EMDR n’exige pas de récit détaillé. Un militaire tenu au secret de la défense, un policier sur une enquête en cours, une soignante liée par le secret médical peuvent travailler un souvenir sans révéler l’identité des personnes, les lieux ou les éléments opérationnels. Le praticien a besoin d’une image, d’une pensée négative, d’une émotion et d’une sensation corporelle. Pendant les séries de stimulations, le consultant peut se contenter d’un mot sur ce qui change.

De son côté, le praticien EMDR s’engage à la confidentialité. Il n’adresse aucun compte rendu à l’employeur et ne partage rien sans l’accord explicite de la personne, sauf danger grave et immédiat. Je conseille à nos stagiaires de poser ce cadre dès le premier rendez-vous, par écrit : pour ces publics, c’est souvent ce qui rend la suite possible.

Comment un praticien EMDR adapte-t-il sa pratique à ces publics ?

Le praticien adapte surtout le calendrier et sa propre posture. Une séance de retraitement ne se place pas juste avant une garde de nuit ni au lendemain d’une intervention lourde. Le rythme hebdomadaire est adapté aux plannings tournants. La posture compte autant : aucune curiosité pour les détails, aucun jugement sur l’humour noir, aucune comparaison avec d’autres récits. Et le praticien doit lui-même se protéger. Entendre des scènes violentes à la chaîne expose au traumatisme vicariant, d’où l’importance de la supervision en EMDR.

La phase de préparation prend souvent plus de temps qu’avec d’autres consultants. Ces professionnels savent très bien fonctionner sous pression, et c’est justement ce qui trompe : ils paraissent stables parce qu’ils ont appris à ne rien montrer. Le praticien vérifie donc la stabilité réelle, pas seulement la façade. Notre manuel de niveau 1 reprend pour cela les critères d’Arne Hoffman, dont le « test du quotidien » : la personne gère-t-elle vraiment le travail, les relations et la vie domestique, ou tient-elle à bout de bras ? Le lieu sûr, lui, est parfois difficile à installer chez quelqu’un pour qui aucun lieu n’est tout à fait sûr. On cherche alors une ressource plus concrète : une personne, un geste, un souvenir de compétence.

Enfin, le praticien prépare le retour sur le terrain. Un scénario du futur permet d’anticiper la prochaine intervention du même type, avec les ressources installées en séance. Beaucoup de consultants redoutent moins le souvenir que la prochaine sirène. Travailler cette projection, c’est souvent ce qui leur permet de rester dans le métier qu’ils ont choisi.

« J’ai fait quinze ans de SMUR. Je pensais que ça ne m’atteignait plus. En séance, on n’a pas tout raconté, on a choisi trois interventions. Le reste a suivi, plus doucement. Je dors mieux, et je ne scrute plus la sortie de secours au cinéma. »

Karim, 46 ans, infirmier urgentiste, Lille

Comment se former pour accompagner ces professionnels ?

Accompagner ces métiers demande de maîtriser le protocole standard, mais surtout ses adaptations. Dans notre cursus de praticien EMDR (6 jours de cours, 148 heures au total avec 100 heures de mise en situation professionnelle, 2 500 €), le niveau 1 pose le modèle TAI, la stabilisation et les 8 phases ; le niveau 2 apporte la boîte de vitesses thérapeutique, les scénarios anticipés, le floatback avec ressource et le repérage de la dissociation.

Beaucoup de nos stagiaires viennent justement de ces métiers. Ils connaissent le terrain, ce qui aide à gagner la confiance d’un collègue. Mais je leur rappelle toujours la même règle : stabilisation avant retraitement, trois rendez-vous minimum, et orientation médicale dès qu’un signe l’impose.

Note : Cette approche s’inscrit dans le cadre du bien-être et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

Sarah Rattana, responsable pédagogique EMDR

Rédigé par

Sarah Rattana

Responsable pédagogique EMDR chez Harmonesis · Kinésiologue certifiée. Formée à l’EMDR (AHTMA), elle conçoit et supervise le cursus EMDR d’Harmonesis selon l’approche « Sécurité Intégrative ».